DEUIL (Estrange Reality livre I)

DEUIL Estrange Reality IPublisher detail

L’existence ennuyeuse d’Estrange est brusquement interrompue par un rêve aussi étrange qu’incompréhensible et qui réveille en lui un désir incontrôlable mêlé d’une soif intense et jusqu’alors oubliée…

Mais cet engouement ne lui est pas méconnu et, incité par cette nouvelle sensation, il décide de quitter la morosité de sa vie de mercenaire et de partir à la recherche d’Alma – la petite fille qu’il avait secourue il y’a 20 ans lors d’un crash d’avion.

Une attirance réciproque foudroyante, magnétique et irrésistible, se révèle dès leur première rencontre et accroit tandis qu’Alma risque de perdre sa vie dans un stupide concours des circonstances.

À ce moment précis, Estrange, aussi véloce et silencieux qu’un grand félin, jailli, et l’entoure de ses bras en transformant son corps dans un bouclier impénétrable contre toute agression. Éblouie par sa force et rapidité, Alma n’a pas le temps de réagir. Immobile, fascinée par l’approche envoutante de l’homme, elle essaye de résister à la tentation de s’enfuir. Estrange, à son tour, est submergé par un sentiment inconnu: le désir de protéger ce qu’il aurait dû chasser avec méprise et froideur…

Car l’homme est l’un de ceux que l’humanité entière hait et chasse, mais Alma ne le sait pas ! Quand elle comprendra, que celui qui lui a sauvé la vie à plusieurs reprises est un vampire sera trop tard et il n’y aura plus de détour pour leur intense histoire d’amour.

Pendant ce temps, les talents cachés d’Alma sont remarqués par une organisation secrète travaillant dans l’ombre et qui est prête à tout pour arriver à ses fins. Dans une bataille pour leurs vies, tandis qu’Estrange cherche désespérément le moyen d’aider Alma à échapper à ses adversaires, sa véritable nature est dévoilée.

Voici un envoutant rendez-vous avec le roman DEUIL :

Il est dit que certaines vies sont reliées à travers le temps par un étrange rayonnement, jusqu’à l’accomplissement de leur Destinée.

 

 

PROLOGUE

 

 

 

Étais-je prêt pour la fin de cette pièce de théâtre dans laquelle l’univers m’avait trouvé un rôle ? Serais-je à la hauteur d’une telle épreuve ? Ou, peut-être… Mon esprit s’était-il engourdi pendant toutes ces années ? Et tout était vain ? Au-delà de ma colère et de ma détresse, j’eus une brève bouffée d’espoir : tout ceci était fini et j’allais bientôt m’éloigner avec elle…

Je fis un pas, franchis le seuil… Ma vue se troubla… ma respiration s’arrêta et, devant moi, en un clin d’œil… Un cauchemar…

L’odeur du sang, que j’avais tant aimée auparavant, me tordait maintenant le cœur de douleur. Le bureau était renversé, tout près une chaise était tombée. Ce fut une prouesse, les doigts gelés, le souffle coupé, de pousser un peu plus la porte, et alors se dévoila une autre partie de ce calvaire… Je vis…

La lumière changea, des ombres naquirent du néant, s’enroulèrent et formèrent des tourbillons de fumée opaque et épaisse, se métamorphosèrent progressivement en une forme humaine… Je criai d’effroi…

Tout disparut et les ténèbres régnèrent à nouveau…

 

 

1

HASARD

 

 

 

— « Cessna 123AB, if you read, squawk indent. Cessna 123AB, si vous m’entendez, enclenchez l’identification. »

Le chuchotement de la forêt fut interrompu par une voix affligée. La nature sembla figée par cette intrusion inopinée, et les gazouillements des oiseaux cessèrent.

— « MAYDAY, MAYDAY, MAYDAY, ici GS-ABC sur 121,5, à tout avion ou contrôle dans mon secteur, ma position est 6° 48′ 1″ 50.42″ Nord et 37° 22′ 1″ 27.30″ Ouest de EBLG, 5000 pieds, 90 nœuds, transpondeur 7700, réacteur hors service, pas de pression huile, demande assistance médicale et anti-incendie après atterrissage d’urgence dans mon secteur ».

La voix se voulait calme, mais son message n’était pas rassurant.

— « MAYDAY, MAYDAY, MAYDAY, this is GS-ABC on 121.5, to any aircraft or control in my vicinity, my position is 6° 48′ 1″ 50.42″ North and 37° 22′ 1″ 27.30″ West of EBLG, 5000 feet, 90 knots, Squawk 7700, engine down, no oil pressure, requesting medical and fire assistance when crash landing completed in my vicinity ».

Décidément, quelque chose n’allait pas ! Le commandant de bord articulait chaque parole distinctement et sans relâche, appelait au secours dans les cieux en espérant qu’un être vivant lui viendrait en aide. L’émetteur-récepteur était posé sur un rocher en attendant que toute l’équipe se réunisse pour une mission d’entraînement. Les têtes se tournèrent comme par magie, en même temps, vers la droite. La voix poursuivait son appel à l’aide et les regards se collèrent sur le transpondeur avec curiosité. Nous l’emmenions chaque fois que nous sortions du campement, mais nous ne savions pas vraiment pourquoi sauf qu’il faisait partie de l’équipement. Il ne nous avait jamais servi. Nous n’avions pas besoin d’être sauvés, nous l’étions ! Le colonel nous parlait à chaque réunion de sa plus importante mission où le héros principal avait été… « Walkie » ! C’est ainsi qu’on l’avait surnommé, car il se laissait porter plutôt que de parler ! Bon, une chose était sûre – on se tenait au règlement, on y collait, quoi.

— Le transpondeur ! Walkie a parlé !

— Oh, merde ! Tu as raison, Victor, articula Thomas.

— Comme tu dis ! répliqua Dorien.

— C’est vous, mon colonel ?

— Pourquoi serait-ce moi, soldat ?

Je grimaçai en regardant Thomas avec curiosité.

— Parce que… vous en faites toujours un peu trop, dit ce dernier en gloussant.

Je ne pouvais pas le croire ! Je le regardai, interloqué.

— Que veut dire exactement un peu trop ?

— Qu’avec vous, chaque mission d’entraînement c’est comme du réel, mon colonel !

— Ah bon ! Sauf que, cette fois, ce n’est pas moi. Donc, c’est vraiment du réel, soldat !

Je les dévisageai un par un, tous ceux qui étaient déjà arrivés au point de rencontre, et j’ordonnai en saisissant mon arme :

— Prenez vos bagages ! On embarque ! Victor ?

— Oui, mon colonel ! L’appel de détresse vient du nord-est. Un avion, je crois.

— Tu crois, Victor ?

— Je sais que l’avion est dans l’impossibilité de continuer son vol vers l’aéroport de Cayenne Rochambeau ; nous serons donc obligés de l’accueillir chez nous, à Kourou, mon colonel. Par contre, aucune indication sur le nombre de passagers.

Il regarda le scanner, qu’il avait rapidement allumé et, en le branchant à l’ordinateur, il trouva la position exacte et les détails sur l’avion. La vue en 3D du scanner nous indiqua, en hologramme, le suivi du vol. Les calculs défilèrent à une vitesse infernale sur l’écran, mais je savais que le résultat final serait celui que mon intuition m’indiquait.

— Bien ! (Je fis semblant de regarder ma montre – mon horloge interne ne se trompait jamais.) On a peu de temps ! Il faut qu’on soit là-bas bien avant. Après la coupure des communications avec la tour de contrôle et la disparition de l’appareil des radars, l’alerte sera donnée par le Centre de coordination de sauvetage et les opérations de recherche et de sauvetage seront aussitôt déclenchées. Dorien ?

— Mon colonel ?

— Faites la liaison avec Kourou ! Dites-leur qu’on arrive ! Qu’ils préparent la grande piste, il y a plus de 700 passagers à bord ; les pompiers, aussi. Il faut faire vite, car ils sont en descente rapide. On prend leur direction, au cas où ils n’arriveraient pas jusqu’à l’aéroport, on les récupérera dans la jungle ! Courons ! Hé, Dorien !

— Oui, mon colonel, j’informe le colonel de la situation !

— Très bien vu soldat ! Dépêchons !

Rigolard, je me tournai face à eux, courant en marche arrière.

— Je crois que votre mission virtuelle, messieurs, s’est transformée en une mission bien réelle !

Ils me regardèrent en souriant, je leur avais appris le détachement face à l’inconnu et je savais que tous aimaient le danger. Ils allaient être servis.

 

***

 

— Mon colonel, comment allons-nous nous sortir de là ?

Thomas toussa, leva son regard vers moi, pendant que ses bras continuaient à battre l’eau.

L’avion s’était écrasé en tentant de se poser. Il n’avait pas réussi à atteindre la piste de l’aéroport. Il s’était brisé en trois parties, l’arrière, dans le sens de la longueur. Une large brèche s’était formée dans le fuselage derrière le cockpit. Mais il n’avait pas pris feu entièrement — la queue de l’avion avait heurté les hauts arbres, s’était accrochée aux branches et l’avion avait fini par tomber. Nous étions arrivés trop tard. Le pilote l’avait posé dans la canopée à la limite de la forêt et de la rivière. Le poids de l’avion avait provoqué un effondrement du terrain riverain et l’appareil penchait à 30° vers la rivière. Chaque seconde qui passait risquait d’entraîner la noyade de survivants.

Je me mis à rugir :

— Victor !

— Oui, mon colonel ?

— Contactez le directeur général de l’Office national des aéroports ou, si vous ne le joignez pas, le colonel ! Qu’il se débrouille ! Je veux la liste complète des passagers et de l’équipage ! Il faut qu’on connaisse le nombre de personnes qui étaient vraiment à bord. On doit tous les trouver ! Dorien ! Où sont les secours ?

— À deux heures d’ici, mon colonel. La console radar du Centre de coordination de sauvetage, même avec son sélecteur de fréquences d’écoute appropriées, n’a pas réceptionné l’appel de détresse lancé par l’avion ! Ils ont été informés par nous ! Les lignes téléphoniques spécialisées reliées avec les différentes unités de contrôle de la circulation aérienne et les organismes adjacents ont commencé le suivi du trafic aérien et ils attendent d’agir en cas de besoin. Actuellement, tous les moyens aériens ainsi que terrestres sont mis en œuvre. Vous connaissez le colonel Harcourt ! Les effectifs tentent, dans une course contre la montre, de localiser le lieu du crash de l’appareil. Tout est encore incertain, pour eux ! En gros… Ils n’étaient pas prêts pour une intervention de grande envergure, mon colonel ! Et ils attendent notre rapport. Pour eux, c’est à nous de le trouver en premier !

— Oui, ils se sont toujours plaints que rien d’important n’arrive à Cayenne… Ils affirmaient que s’il se passait quelque chose ils pouvaient montrer que…

— 745 passagers et 15 membres d’équipage, mon colonel ! Le colonel Harcourt a répondu avant le directeur général de l’Office national des aéroports !

Victor me coupa la parole et força sa voix pour se faire entendre.

— Mon colonel ! On y est ! Regardez !

Axel, qui se trouvait à quinze mètres, me désigna un premier débris, une pièce métallique sortant à moitié de la rivière. J’entendis comme un faible gémissement au loin et je me retournai vers le soldat.

— Axel ! Sur ta droite ! À 20 mètres ! Dépêche-toi ! Une femme ! Elle ne peut pas bouger ! Thomas, va avec lui ! Vous autres, allez-y ! Déployez-vous ! Victor ! Venez avec moi ! On va voir ce qui s’est passé près de la rivière !

Victor me suivit en silence. Nous escaladâmes les troncs à moitié écrasés, et nous approchâmes du bord de la rivière. Je lui montrai les trois personnes accrochées à un tronc d’arbre qui flottait sur l’eau. Il sauta derechef et les aida à rejoindre la terre ferme en les rassurant. J’aperçus alors un autre groupe. Au milieu, une personne blessée était allongée sur un morceau de la carlingue. Je la rattrapai avant qu’elle ne perde connaissance et ne glisse à l’eau.

— Je vais vous tirer jusqu’à la plage. Vous allez essayer de rester immobile comme si vous étiez inconsciente. Ne vous débattez pas. Ce sera plus facile pour moi.

— Monsieur…, dit une voix plaintive qui provenait des arbres au bord de la rivière.

Je me retournai avec précaution pour ne pas faire chavirer la personne que j’étais en train de conduire vers le bord.

— Monsieur… Là… Plus loin dans le marécage. (La femme tendait son bras rouge de sang vers un endroit éloigné.) Il y a mon mari. Pouvez-vous aller voir si…

Elle s’arrêta, étouffant sous les pleurs, et, vaincue par l’émotion, prit son visage entre ses mains.

— J’irai, ne vous inquiétez pas. Victor !

— Oui, mon colonel ! Je suis là ! Les trois personnes sont en sécurité ! Les gars ont mis en place une aire de survie et jusque-là on n’a trouvé que des blessés légers ! Comment est le vôtre ?

— Juste évanoui ! (Je me retournai, observant ceux qui se trouvaient encore dans la rivière. Certains, capables de nager, se dirigeaient vers Victor. Je tentai de les rassurer.) Avancez doucement vers le bord de la rivière ; si nécessaire, le caporal Victor va vous aider à rejoindre l’aire de survie. Les secours sont presque arrivés.

Je me retournai vers Victor qui nia d’un léger signe de tête vers la gauche mon affirmation.

Hum…

Nous allions devoir agir vite, car la fin du jour était proche et il ne fallait pas que les survivants passent la nuit dans la jungle.

— Je continue, Victor. Dépêchez-vous ! Il faut finir avant le coucher du soleil !

— Où allez-vous, mon colonel ? lâcha-t-il, troublé.

Ses yeux me scrutèrent tandis que ses mains s’agitaient dans ses poches.

— Vers les marécages, là-bas. (Je lui montrai du menton le milieu de la large rivière, près de l’île.) Continuez, Victor ! Il faut faire vite !

— Mon colonel, dit-il anxieusement. Vous savez, là-bas, le courant est fort et il y a des sables mouvants.

— Assez, Victor !

— Oui, je sais. Si quelqu’un peut y arriver seul, c’est… bien vous.

— Oui, je pourrai m’en tirer, je crois.

Ma voix me parut légèrement arrogante. Je le regardai une dernière fois et nageai vers cet endroit connu sous le nom de Coin du diable en raison des accidents et des morts inutiles survenus pendant les simulations d’entraînement en forêt équatoriale. Je savais que si quelqu’un était tombé dans ce coin, ses chances de survie étaient nulles sauf s’il était né sous une bonne étoile ou avait un ange gardien – ce à quoi je ne croyais pas.

Les lianes s’entrelaçaient en formant une grille infranchissable autour de l’île. Les arbres, hauts de vingt mètres, étaient dépourvus de branches jusqu’à deux mètres à partir du sol. Il était impossible d’y monter se cacher ou d’essayer de se sortir de ce marécage si l’on ne mesurait pas plus d’un mètre quatre-vingts. Les racines dépassaient de la terre, s’entremêlaient avec les lianes et couvraient la rivière à certains endroits.

Je parcourus encore dix mètres à la nage et m’arrêtai pour écouter le silence. Je me fixai sur les sons particuliers — un cœur humain est différent de celui d’un animal. Je n’entendais aucun battement alentour. J’essayai de renifler, mais le mélange des algues mortes, du bois humide et des corps d’animaux en putréfaction me remplit les narines sans qu’une odeur particulière se détache. J’inspectai encore les alentours puis je me décidai à partir. Je fis quelques brasses et m’arrêtai…

— Aaahh ! criais-je.

Une sorte de douleur m’étreignait…

Mais, qu’était-ce ?

Un sentiment indéfini…

Je fis demi-tour et revins vers l’endroit qui semblait m’attirer comme un aimant. J’avais l’impression qu’un harpon lancé en plein cœur, bien ancré, me tirait avec vigueur, en m’éviscérant. Étourdi par la douleur, je regardai l’étendue d’eau, mais je ne vis rien, à cause de toutes ces algues mortes. Plus j’avançais, plus j’avais mal. Le feu que je ressentais n’était pas chaud, mais froid. Bizarre, un feu sans chaleur… Comment pouvait-il me brûler alors ? J’étais si mal que je m’immergeai complètement pour apaiser mes tourments, les yeux ouverts, me laissant couler vers le fond…

Et là, à plus d’un mètre sous l’eau, j’aperçus quelque chose de clair, presque transparent, qui bougeait avec des mouvements incontrôlés. Je m’approchai prudemment. Il y avait deux jambes au milieu d’un noyau d’algues et de racines d’arbres. Avançant rapidement, je me rendis compte qu’une pirogue était retournée et que quelqu’un était prisonnier au-dessous. Je sentis une vague de chaleur joyeuse remplir mon cœur et je souris.

Je soulevai d’une main la pirogue en la poussant vers le haut et de l’autre j’attrapai vigoureusement le corps. À peine l’avais-je soulevé que j’entendis un cri, et il me glissa presque entre les mains. Je perdais prise. On aurait dit que le courant entraînait ses jambes, comme pour m’empêcher de le sauver, mais, engourdies, elles ne répondaient plus. La légèreté du corps me surprit. En accentuant la pression de mes doigts, je réussis à le maintenir à la surface. C’était une petite fille d’environ six ans.

Aurais-je pu imaginer ces sensations, ces sentiments bouleversants ?

— Je vais mourir, monsieur ? C’est ça ? demanda-t-elle.

J’avais si froid maintenant — le feu avait si bien fait son travail en me brûlant — que je ne pouvais plus sentir grand-chose, sauf sa chaleur tandis que je la maintenais au-dessus des vagues.

Ses cheveux étaient mêlés d’algues et sa peau était blafarde après tout ce temps passé dans l’eau. Elle ressemblait à un cadavre, mais un cadavre parlant.

J’avalai péniblement en lui frottant doucement le dos pour la réchauffer.

— Je t’ai repêchée, non ? murmurai-je en la regardant avec un léger sourire.

Je la serrais trop étroitement pour voir son visage, mais j’entendis sa voix légèrement tremblante.

— Oui. Comment avez-vous fait ?

Ces enfants ! Toujours à poser une question embarrassante.

— Je suis fort. Plus fort que toi, je veux dire.

Elle voulut répliquer, mais l’eau décida de sortir de son estomac juste à ce moment.

— OK, dis-je. Je dois te sortir de là. Reste immobile.

Elle était trop faible et semblait terrifiée à l’idée de quitter son abri sous la pirogue, et de laisser les vagues reprendre possession d’elle.

Je quittai d’un coup de pied l’endroit où elle avait créé, par ses battements des pieds, comme un gouffre dépourvu d’algues. Je nageai vers le rivage, en la tenant sous le bras, allongée sur le dos, quand une vague recouvrit son visage avec violence.

— Non ! cria-t-elle en battant des pieds, paniquée.

L’agitation de la rivière nous avait ébranlés et elle se mit à bouger follement, essaya de se retourner et de s’accrocher de ses faibles bras à mon cou, en pliant ses genoux.

— Arrête ça ! ordonnai-je sèchement.

— Je ne veux pas me noyer ! brailla la fillette qui s’agita derechef.

— Arrête de bouger ! (Ce serait plus difficile que je ne l’avais cru !) Laisse-toi flotter sans bouger. Fais-moi confiance !

Je l’obligeai à rester immobile, mais ce fut impossible ! C’était incroyable, comment elle semblait mobiliser toutes ses forces pour gigoter !

Nous filions à travers les flots comme si un fil nous tirait vers les bords sablonneux. Les mouvements du courant ne pouvaient entraver ma nage. J’avançais rapidement. Une vitesse de record du monde. Puis je sentis le sable, mais je poursuivis jusqu’à ce que je sois certain qu’elle aurait pied.

— On est arrivés. Peux-tu te lever ?

Je la lâchai et elle retomba, la tête la première, dans les vagues, à hauteur du genou. Je la rattrapai avant qu’elle ne s’étouffe et je la jetai aisément sur mon épaule. Je me taisais, seule ma respiration indiquait mon énervement. Mes pieds, chaussés de bottes, laissaient d’énormes empreintes dans le sable humide.

— On va rejoindre les autres, par ici, murmurai-je en changeant de direction.

Tandis que je m’approchais de l’aire de survie, je voyais son regard qui s’attardait sur chaque visage, mais, de fatigue, elle laissa tomber sa tête sur mon épaule en soupirant, ses bras entourant mon cou.

Il commençait à faire sombre et le soleil était prêt à se coucher. Les soldats avaient monté ce campement dans une des rares petites clairières que l’on pouvait trouver dans cette jungle. La pluie ne tarderait pas maintenant. Il faisait chaud. Lourd et chaud. La petite fille tremblait si fort que ses dents claquaient, on eût dit des grelots.

— Mon colonel, qu’avez-vous là ?

Victor s’approcha à grands pas décidés. Son visage était fatigué.

— Une couverture, Victor ! criai-je, mais je n’eus pas à bouger davantage.

Il s’exécuta tout de suite. Je pris la couverture et je l’enroulai autour d’elle en la serrant étroitement. Elle frissonnait, sa peau était si froide… Je la déposai, en enlevant doucement ses bras de mon cou, contre l’arbre sur lequel un dernier rayon de soleil s’attardait encore, près d’une tente.

— J’ai… frrrooid, bégaya-t-elle.

— Ça va passer, lâchai-je, troublé, en lui caressant la tête.

Je tentai avec maladresse et en vain d’enlever quelques algues mortes de ses cheveux. Je ne faisais que lui tirer les cheveux. Je me sentis honteux. Elle était courageuse, si petite… Maintenant, elle me faisait comprendre que j’étais faible. Je m’éloignai à grands pas, Victor sur mes talons.

— Je ne peux pas l’aider davantage…, marmottai-je.

— C’est normal, mon colonel, les enfants… hum… C’est spécial, disait ma mère.

Il y avait de l’amertume dans sa voix. Il passa devant moi, m’empêchant de lui demander ce qu’il voulait dire.

Je m’approchai de Thomas. Je voulais en savoir plus sur les secours. Mais je ne pouvais plus me concentrer. Tous mes sens étaient embrouillés. J’ignorais si cela était dû au nombre de blessés. Je ressentais de la douleur, du désespoir, de la faiblesse… un malaise si profond…

Pourquoi cet avion s’est-il écrasé ici ? Quelle était la cause du crash ?

L’expérience m’avait appris que derrière chaque chose il y avait une cause, un déclencheur et… une raison.

Que ça s’arrête ! Non, je ne le ferai pas… plus jamais ! Je peux résister… Oh ! Cette attirance, ce… Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ? Qu’y a-t-il ?

Je fourrai mes mains dans mes poches. J’essayais de résister à la tentation. Il fallait que je m’accroche, que je trouve une raison pour détourner mon attention. J’essayais de mieux comprendre… Comment faire ? M’éloigner servira-t-il à quelque chose ? Des millions d’images défilèrent devant mes yeux. Des centaines de possibilités de le faire. La facilité — que j’avais oubliée —, la force donnée, la vie renouvelée. Toutes ces images n’étaient que des raisons de continuer, de ne pas m’attarder sur le pourquoi, de me plier à la nécessité. Je me frottai le visage avec les mains.

Je dois me ressaisir.

Puis je me lissai les cheveux, les tirant vers l’arrière, en les collant sur le cuir chevelu, refaisant ce geste… Le temps passa… Inconsciemment, je m’éloignai…

— Tu comptes me dire ce que tu voulais faire ?

— Tyrone ! m’exclamai-je, du bonheur dans la voix.

Incroyable, mais il y avait encore un peu d’espoir ! Je croyais presque qu’il avait choisi ce moment pour faire son apparition.

— Tu as l’air de t’être bien amusé, continua-t-il, désinvolte.

— C’était amusant, jusqu’à ce que je… (Je me tournai pour l’observer — ses bras étaient croisés sur la poitrine, son regard accusateur. Mes dents claquaient, mais il comprit ce que je disais.) Ils sont arrivés !

— Je suis là, non ?

Je grimaçai. Toujours cette attitude arrogante ! Hum ! Il ne changerait jamais !

— Pourquoi ce retard ? On appelle ça des secours ? dis-je d’un ton sceptique.

Il grogna et me dévisagea.

— Parce qu’ils n’étaient pas prêts pour une opération d’une telle ampleur. J’ai insisté pour qu’ils viennent au moins avec le matériel qu’ils avaient sous la main…

— Mais ça va prendre encore des heures pour tous les récupérer ? Une nuit dans cet enfer peut leur causer des traumatismes pour la vie ! l’accusai-je, outré.

— Ce n’est pas la peine de crier. Ils savent que tu es là, ils comptent tous sur toi, dit-il en me scrutant de son regard.

— C’est vraiment stupide, tu sais.

Je crachai les mots. J’avais envie d’en avoir un devant moi, un de ceux qui se prenaient pour des chefs, qui pourraient tout compromettre. Je lui aurais sauté à la gorge.

— Tes amis le font bien… le travail.

Il inspira bruyamment et je sentis un léger reproche dans sa voix.

— Ce sont des soldats et ils sont costauds.

Qu’avait-il ? Pourquoi ce changement d’attitude ? Pourquoi ce revirement de celui que je connaissais auparavant ? C’était seulement une impression ? Ou mon état me faisait-il halluciner ?

— Ils sont surtout bien entraînés, répliqua-t-il. Les secouristes aussi…

— Dans une pataugeoire, ils pourraient bien se débrouiller, rétorquai-je. Tyrone, c’est la saison des pluies. Ils n’ont pas réalisé, ou quoi ?

Je le fixais et lui me toisait en fronçant les sourcils et en fermant à demi ses paupières.

— Non, admit-il.

Il dodelina de la tête et pinça les lèvres, gardant ses bras croisés sur la poitrine.

— Stupide ! C’est d’un stupide…, répétai-je.

— Ouais, avoua-t-il en soupirant.

Il fixa mes mains cachées dans les poches du pantalon, et, sous le poids de son regard, je les y fourrai plus encore. Il scruta mon visage, scanna mes traits. Il essayait de déchiffrer la nature de mon bouleversement, sûrement. Il plissa le nez et resserra les épaules.

— Et que fais-tu ici ? Quand es-tu arrivé ? Encore une mission à la con ? Je croyais que tu aurais une plus longue permission après que tu as failli laisser tes plumes dans la neige.

Je voulus plaisanter à propos de la mission au cours de laquelle nous nous étions connus, et qui, finalement, s’était bien terminée. Il faisait presque nuit dans la jungle et j’étais, pour la première fois depuis plus d’une décennie, si fatigué… Les ombres nous entouraient et la forêt changeait.

— Bien, tu es réveillé. C’est toujours toi ! dit-il en rigolant, et son rire grotesque, crevant le silence, me secoua vigoureusement.

— Arrête, râlai-je. Ça suffit !

— Alors, je vais te dire…

Sincèrement, je n’avais même pas envie qu’on me parle et je fermai les yeux.

— Après ! dis-je, et je me détournai de lui.

J’entendis qu’on approchait de l’endroit où nous nous trouvions. C’étaient quatre soldats de ma compagnie. Leur marche entre les arbres était à peine audible. Ils cherchaient mes traces dans la végétation haute. Ils s’arrêtaient de temps à autre pour trouver des indices. Je dressai l’oreille quand l’un d’entre eux s’arrêta. Il semblait découragé.

— Mon colonel ? interrogea une voix profonde, connue.

— Avancez encore dix mètres, Thomas ! Tout droit !

Ils avancèrent rapidement dans notre direction. Tout à coup, l’espace derrière moi se remplit de soldats. Je levai la tête. Mes yeux étaient pleins de colère à cause de Tyrone. Soudainement, je me sentis protégé par eux. Le visage impassible de Victor apparut en premier, puis ses camarades se placèrent à sa droite en formation. Leurs visages allaient de moi à Tyrone.

Je toisai Tyrone, agacé.

— Les secours sont arrivés, mais ils ne sont prêts qu’à moitié ! dit Victor en regardant Tyrone. Le patrouilleur lance-missiles, dépêché sur les lieux par le directeur général de l’Office national des aéroports pour accueillir les blessés évacués par les hommes-grenouilles et les sauveteurs héliportés, doit arriver sur zone ! D’un moment à l’autre… On a vérifié chaque nom sur la liste des passagers… On ne les a pas tous trouvés ! Il en manque deux ! Il y a des blessés graves aussi parmi les membres de l’équipage, surtout le pilote et le copilote. Ils partiront avec le premier hélicoptère. Le commandant de sauvetage veut vous parler, mon colonel.

— Je vous suis, caporal. On se voit plus tard, Tyrone ! Allons-y ! ordonnai-je, et nous partîmes vers la gauche.

Un petit sentier se dirigeait vers la clairière, celui que j’avais emprunté en arrivant et qu’eux n’avaient pas déniché. Nous gravîmes rapidement le chemin escarpé et derrière nous la forêt retrouva sa tranquillité. Personne ne me coupa le chemin. Dans mon champ de vision périphérique, je vis Victor et les trois autres légèrement en arrière. Tandis que je les regardais démêler avec agilité les lianes, je constatai qu’ils se fondaient dans le paysage. Ils ne faisaient qu’un avec l’environnement. Hum ! J’avais fait du bon boulot !

Je jetai un coup d’œil furtif à Tyrone, il marchait derrière moi ; lui aussi semblait faire corps avec la nature. Il paraissait encore plus contrarié, plus retenu, que pendant notre conversation, ou que la dernière fois qu’on s’était vus. C’était perturbant.

Nous atteignîmes le lieu de détente, un peu plus bas que là où je m’étais aventuré. On balayait un secteur de près de 400 kilomètres carrés côté océan. Un avion de surveillance survolait la zone de la catastrophe et un autre faisait des cercles au-dessus de l’objectif. Des hommes en blanc couraient dans tous les sens, le vacarme des hélicoptères Panthère et Puma était accablant. Les tentes de secours des médecins étaient entourées par un cordon les séparant de l’espace commun. Des gouttes de pluie tombaient de leurs cheveux, leurs uniformes ruisselaient et ils ne semblaient pas s’en apercevoir. La pluie sinuait en tombant le long de grandes feuilles d’arbres, et le soleil couchant avait du mal à franchir la pellicule de nuages. Il se faisait déjà tard ! Tard pour les blessés, au milieu de la jungle en saison de pluie ! Et aussi, tard pour moi si les choses ne changeaient pas !

Je dois m’éloigner, vite…

Je voulus poursuivre la marche, mais des plaintes me parvinrent. Je savais qui était là. Et c’est pour cela que je devais m’éloigner…

Pourquoi ne puis-je pas hâter le pas ?

Je tournai la tête. Un groupe formé de six femmes entourait une petite tache grise. Les soldats s’étaient tous arrêtés, m’imitant. Ce fut à ce moment-là que je pris conscience que la petite fille, sous sa pile de couvertures, tremblait sans pouvoir se contrôler. Je me sentis démuni, car je ne pouvais pas l’aider.

— Est-ce qu’elle va bien ? demandai-je à Thomas d’une voix hésitante. (Personne ne me répondit. Il y avait quelque chose qui clochait.) Thomas ? (Je rouspétai, mais personne ne répondit. Je touchai son front, il était glacé. À mon contact, ses tremblements cessèrent. Je sentis la froideur de sa peau transpercer la mienne, comme des piqûres de glace.) Il faut la réchauffer, elle s’endort, murmurai-je.

— Non, mon colonel.

La voix de Thomas me parut lointaine, et un des soldats s’avança. Il me prit par le bras pour m’éloigner. Je m’arrachai à son étreinte avec une telle force que je l’entendis gémir. Mon instinct me disait que quelque chose n’allait pas…

— Thomas ? Les secours ! Où sont les secours ?

— Mon colonel… les secours ont été avertis…

Je le regardai en gardant ma paume près du visage de la petite fille.

— Et ? Elle n’est pas assez importante pour qu’on la sauve, c’est ça ?

— Non, ce n’est pas ça… Ils ne peuvent rien faire… Apparemment, c’est un problème de groupe sanguin, pour une perfusion…

Mes doigts étaient comme des griffes et dans ma rage je risquais de lui faire mal. Je retirai vite ma main. Je passai les doigts dans mes cheveux, massai mon front comme pour éloigner une mauvaise idée.

— Prenons-la !

Thomas se pencha vers elle, les bras ouverts, mais il s’arrêta net quand je l’écartai d’elle. Je me rendis compte que je ne voulais pas que quelqu’un d’autre la prenne en charge.

— Je m’en occupe, Thomas, dis-je, passant mes bras sous elle et la soulevant avec aisance tandis que je me levais.

Son corps me paraissait plus léger, comme si quelque chose s’éloignait gentiment…

— D’accord, répliqua Thomas.

Il se releva et attendit. Mes jambes se dérobèrent à la pensée que la vie s’éloignait d’elle. Thomas me rattrapa dans ma chute. Instinctivement, je luttai contre ses mains, risquant de faire tomber la petite fille. Plusieurs bras s’approchèrent. Je ne voulais pas de leur aide ! C’était trop !

Thomas m’attrapa de nouveau, m’écartant des autres comme s’il avait compris ma répulsion. La petite se balança dans mes bras. Je fronçai, furieux, les sourcils quand Thomas serra les couvertures autour d’elle.

— Que se passe-t-il ? demanda Tyrone en se rapprochant.

Sa respiration était toujours calme et régulière.

— La fille… Il veut la sauver, mais c’est trop tard…, répondit Victor sur un ton mécanique avant de réaliser ce qu’il venait dire.

— Folie, dit Tyrone.

Je lui jetai un regard furibond, mais son visage était impassible et déterminé. Renfrogné, je l’entourai de mon bras. Je me débattis avec les couvertures pour libérer sa main, je voulais sentir son pouls. Moi seul pouvais être sûr que la vie ne l’avait pas quittée.

— Folie, dis-tu ? demandai-je, dégoûté.

Tyrone leva les yeux au ciel.

— À quoi bon ? Hum ?

Dans un soudain et rapide mouvement, il inclina la tête vers moi et saisit sa main.

— Hé ! objectai-je.

J’étais surpris, et étonné de mon sursaut. Il eut un sourire ironique pour moi en laissant tomber la main. Le bras de la petite fille retomba lourdement.

— Si tu veux…, allons, dit-il.

Je savais à quoi il pensait, mais, à ce moment, je m’en foutais royalement. S’il m’avait demandé pourquoi je voulais tant la sauver, je n’aurais pu lui répondre… Même moi, je n’en connaissais pas la raison, de l’étrange envie que j’avais eue…, de l’importance que j’accordais au sauvetage de cette petite fille… Je m’éloignai vers le premier secouriste que je vis, Tyrone à mes trousses. La fillette ne bougeait plus du tout.

Depuis trop longtemps.

Sa tête partait en arrière, secouée au rythme de mes pas.

— Monsieur, il y a d’autres personnes !

Le ton de commandement du secouriste m’irritait au plus haut point. Il semblait attendre une autorisation (mais de qui ?). Je lui lançai un regard noir et féroce tandis que je serrais les couvertures autour d’elle. Je continuai à m’approcher de lui en rageant intérieurement.

— Un médecin, je cherche un médecin !

Je tournai, affolé, la tête de droite à gauche quand, enfin, j’entendis une voix :

— Ici, monsieur ! Je peux vous aider ?

Je me jetai presque dans sa direction, avec la petite fille dans les bras. Je faillis trébucher et me prendre les pieds dans une racine sortie de terre en plein milieu de la clairière entre les hautes plantes. Je lui tendis la fillette.

— S’il vous plaît, il faut la sauver ! Apparemment, elle a besoin d’une perfusion, d’un don de sang…

— Ah ! Oui, un collègue m’en a déjà parlé. Une maladie assez rare… aucune compatibilité avec les 800 personnes réunies dans ce seul endroit…

Je l’arrêtai, pressé :

— Je peux le faire ! Faites-le tout de suite !

— Mais, monsieur… vous ne savez pas…

— Je sais, justement ! Vous dites que sans cette prise de sang elle va mourir, c’est bien ça, non ?

— Oui, mais…

— Et vous croyez que c’est bien de la laisser mourir, au lieu d’essayer de la sauver, non ?

Je rugissais au point que toutes les têtes se tournèrent vers nous. Il me regarda, et je vis la bataille qui avait lieu sous son crâne. Il calculait le pour et le contre.

— Non. Vous avez raison. Par ici, si vous voulez bien, dit-il en faisant un signe vers la tente derrière lui. (Il toucha le front de la petite fille.) Pourvu qu’il ne soit pas trop tard !

Il entrebâilla l’ouverture de la tente, s’effaça pour que j’entre en premier. Il me suivit et s’approcha rapidement d’une table sur laquelle se trouvaient plusieurs trousses. Il en ouvrit une et sortit une bouteille de liquide antiseptique. Dans une autre trousse, il prit des seringues et des aiguilles, et prépara la perfusion. Je posai doucement la fillette sur un lit de camp, faisant attention à ne pas trop la bousculer et à maintenir les couvertures en place.

Il me tendit des tampons et la bouteille de liquide antiseptique. Je sortis son bras de sous les couvertures, remontai sa manche jusqu’au coude. Sa peau était tellement blanche que ses veines étaient violettes. Je lui nettoyai doucement le bras quand le médecin s’approcha, me prit le tampon et marmonna :

— Laissez-moi faire, s’il vous plaît. Asseyez-vous et remontez votre manche.

Je m’assis par terre, près du lit. Je remontai ma manche, et je pris un autre tampon. Je l’aspergeai du liquide antiseptique et nettoyai mon bras.

Le médecin, qui avait mis en place la perfusion, se retourna vers moi. Il me regarda me frotter le bras comme si je voulais enlever ma peau.

— Ça ira, me dit-il, un faible sourire sur son visage, et ses sourcils se froncèrent. Je vais commencer. Donnez-moi votre bras…

Je tendis mon bras vers lui, en soupirant.

— Allez-y ! J’espère que ce n’est pas trop tard…

Il prit mon bras et le frappa pour préparer le contact avec l’aiguille. Rien ne se passa. Ni mes muscles ni ma peau ne bougèrent ; comme s’il se fût agi d’une masse dense…

— Hmm ! fit-il, et quand il voulut enfoncer l’aiguille, celle-ci se cassa en deux, un morceau s’éjecta, et tomba loin derrière lui. Mais, que diable ? (Sa bouche fit une grimace désagréable.) Quelle sorte de peau avez-vous ?

— Je peux le faire, murmurai-je, en prenant une autre aiguille sans attendre son consentement. Ce sera même plus judicieux pour vous… Sinon vous manquerez d’aiguilles.

— Mais… Au point où l’on en est…

D’un mouvement rapide, presque invisible, je piquai ma peau au bon endroit, laissant mon sang couler. À la goutte, le médecin brancha l’aiguille directement à la perfusion.

— Je ne vous promets rien. Je ne sais pas si ça va marcher… De quel groupe sanguin êtes-vous ?

J’avalai bruyamment…

— Je suis… (Un sourire effleura mon visage, mais mon regard demeura triste.)… un donneur universel…

Et je refermai les yeux, anxieux de la suite. Le médecin ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt sans rien ajouter, puis s’approcha pour toucher le front de la petite fille, et, en balançant lentement sa tête, s’éloigna, non sans me jeter un dernier regard.

La toile retomba doucement. Il n’y eut plus aucun bruit pendant un long moment, et l’air chaud et humide me dirigea, à nouveau, vers le terrain sombre de mes ressentiments. J’étais sur le point de succomber à la paranoïa quand Tyrone s’adressa à moi, calmement.

— Tu n’as pas voulu la quitter.

— Je n’aime pas les défaites, Tyrone ! protestai-je doucement.

— Oui, je sais. Hélas, c’est ton seul défaut, je crois !

Il soupira et l’air éjecté de ses poumons parut sans fin.

— Si elle se réveillait, je pense qu’elle aurait une vie à vivre…, murmurai-je.

Tyrone ne répondit pas, il semblait sur la défensive. Je l’entendis s’approcher lentement et se placer derrière moi.

— Tu ne peux pas faire ça ! Lui sauver la vie était la chose à faire aujourd’hui, bien sûr. Mais à quel prix ?

Sa voix exprimait le mécontentement, et je dus me mordre la langue pour stopper la réponse acide que je voulais lui balancer. J’inspirai longuement avant de répliquer. Je sentis les secondes s’enfuir, comme mon sang s’écoulait — goutte à goutte.

— Tyrone… Je pense que je peux y arriver. Je pense qu’il n’y a pas de danger, qu’ils ne se rendront pas compte… et puis elle n’aura plus jamais de soucis…

— Tu as réfléchi ? Un moment, c’est tout ce qu’il faudrait. À quel point en es-tu sûr ?

Je ne répondis pas sur-le-champ, ravalai ma colère.

— Hmm…

— Je sais à quel point c’est inacceptable pour toi…, s’empressa-t-il de dire.

Que savait-il vraiment de moi ? De mes ressentiments ? De ma solitude ? De toute ma vie, que je considérais comme gaspillée, perdue en vain et à jamais ?

— Non, tu ne sais pas… Tu ne connais pas le prix d’une vie, Tyrone ! Pas comme moi !

— Je suis désolé, mais à toi, j’y pense quand…, s’excusa-t-il d’une faible voix.

Non ! voulus-je lui crier.

— Je sais ce que tu sais, approuvai-je. Elle aura une vraie vie à vivre après, conclus-je amèrement. C’est ce que j’espère pour elle !

Comme pour moi, aurais-je pu rajouter, mais je savais — ce n’était que mensonge – que rien de bien ne pouvait m’arriver… Non ! Pas à moi…

— Et toi ? demanda gentiment Tyrone.

Je ne répondis rien ; j’étais tiraillé. Je détestais tomber d’accord sur ce sujet avec Tyrone. Et je ne voyais pas pourquoi ma vraie nature devait rendre notre amitié hors-la-loi. Je souris en refermant mes paupières, et je me réfugiai dans mon monde…

Il faisait trop agréable pour que je puisse me concentrer davantage. Je ne voulais plus continuer cette discussion, et dans le silence qui suivit cet étrange échange, je perdis le combat contre mon esprit fatigué.

Tout près, j’entendis une clé tourner, un cliquetis lointain, et une musique exquise et familière m’enveloppa, puis ce furent le grincement fantomatique et régulier d’un rocking-chair et une voix venue d’ailleurs :

— Je suis là, n’aie pas peur…

Je souris, et je sus que je m’étais, enfin, endormi.

 

 

 

 

2

RÊVE

 

 

 

Vingt ans plus tard

 

 

Quel cauchemar ! Le dimanche !

C’était le jour où je souhaitais me trouver ailleurs et que ma vie se déroule autrement. Qu’elle prenne tout simplement une autre direction ! J’étais conscient d’une chose : il y avait un problème. Chaque jour qui passait était de plus en plus impossible à vivre — pire que celui qui précédait. La lassitude n’était pas une chose à laquelle je pouvais m’habituer. Je m’approchais à grands pas d’une dépression.

Si je n’étais pas déjà dedans et que je n’en aie pas conscience ?!

J’essayais de m’arracher jour après jour à cet état léthargique, mais tout ce que j’arrivais à provoquer était un vague espoir — je me disais que le lendemain serait meilleur et que la joie reviendrait. Je suppose que c’était ma façon de me défendre ou de me voiler la face ! Oui ! De cacher mon impuissance devant les autres sans laisser ma colère m’emporter vers des situations pénibles, des terrains inconnus.

Autour de moi — je me trouvais au beau milieu de la canopée —, mon regard perçant pouvait distinguer, au loin, la « forêt de nuages », une composante de la forêt amazonienne, à peine visible dans le brouillard… Un bel endroit où la vie bat à plein chaque seconde de la journée avec la même impétuosité. La diversité des espèces de plantes, ici, est la plus importante sur terre. Le « poumon de la planète », forêt tropicale humide, s’étend sur une immense superficie. Elle est à cheval sur neuf pays : Brésil, Équateur, Colombie, Venezuela, Guyane française, Suriname, Guyana, Bolivie et Pérou. Elle représente plus de la moitié des forêts tropicales actuelles, et c’est la région tropicale la plus riche et la plus diversifiée. Elle est omniprésente. Vue du côté du fleuve, de l’autre côté de la base, c’est une double muraille infranchissable, tissée de lianes, de feuilles et de troncs. Elle est inaccessible et n’est pas conseillée aux débutants. Et elle demeure le premier et le plus prisé des endroits d’entraînement pour les forces spéciales. « L’enfer vert ! », ricanai-je intérieurement en pensant à ceux qui s’y sont aventurés, croyant se prouver à eux-mêmes et aux autres qu’ils pouvaient s’en sortir… Cette forêt vierge — ce qu’il en reste du moins — protège son territoire avec l’aide de ses habitants, qui refusent encore ce que nous appelons « civilisation ». Parfois, après des heures de marche, sans GPS, un village apparaît. L’odeur de terre mouillée et de feuilles humides me remplit les narines. J’inspire alors avidement pour m’inonder les poumons de ce parfum.

Il ne servait à rien de refouler mes sentiments en pensant à cet endroit où je subissais les feux du purgatoire. Oui. J’avais découvert que cet endroit ne faisait qu’alourdir ma peine. Rien de bien ne pouvait m’arriver ici !

J’étais allongé sur le dos, les bras croisés derrière la tête, mes jambes pendant de chaque côté du hamac. Je regardais, d’une hauteur de cinq mètres, le ciel, et j’imaginai une autre situation. Je rêvais que j’étais ailleurs… Assis sur la terrasse d’une maison au bord de la mer en haut d’une falaise. La mer s’ouvrait devant moi, les vagues roulaient comme d’énormes hippocampes montrant d’abord leur crête, puis émergeant peu à peu de l’eau, devenant gigantesques, homériques, jusqu’à s’écraser sur les hauts rochers, à mes pieds, dans de grands rouleaux ruisselants d’écume. Je fermai les yeux et je fis semblant de dormir. Hmm !… J’imaginais ce qui n’allait pas être.

Peut-être que si je conserve cette attitude, ils me laisseront tranquille ! me dis-je sans trop d’espoir.

Mais je devinais toujours ce qui se passait près de moi. C’était comme une intrusion dans leur être, et parfois je me sentais fautif d’être si indiscret avec leurs sentiments. Je n’avouais cet avantage qu’à moi — c’était une des choses que je pouvais encore leur cacher. Il n’était pas facile de vivre avec tout cela, car leurs sensations me perturbaient fortement et souvent mon esprit souffrait. Pour me retrouver moi-même, dans cet entre-deux-mondes, je faisais le vide.

Décidément, ils sont tous très… actifs… aujourd’hui. Quoi de neuf ? En tout cas, je ne veux pas le savoir.

Et je fermai mon esprit à tout contact avec eux. Mais ça ne pouvait durer longtemps ! Mes yeux étaient toujours fermés. Je m’étais même caché le visage avec les mains. J’essayai de changer de position, mais ça ne servit à rien. Il m’était impossible de ne pas entendre leurs mouvements lointains comme s’ils étaient dans ma tête : leurs pas traînant par terre, les bottes claquant sur les dalles, les frottements de leurs vêtements, les mains touchant les armes pour les attraper et les nettoyer. Je sentais même l’odeur de leur transpiration à des dizaines de mètres de distance. Je ressentais leurs sensations, leurs sentiments, leurs peurs, leurs dégoûts, leurs tristesses ou leurs joies, tout ce qui accablait mon cœur et me faisait perdre mon self-control. C’était tellement facile de savoir ce qu’ils pensaient après avoir décodé toutes ces informations. Je tentais de ne pas leur prêter attention, de faire comme si je n’étais pas au courant…

Nick — Nicolas — pensait, en général, à lui. Si l’on pouvait qualifier l’esprit d’un homme de mesquin, c’était le sien ! Nick. Superficiel et égoïste, rempli uniquement de lui-même. Pas assez de place pour quelqu’un d’autre, qu’il soit de sa famille ou non. Tous étaient des inconnus sans intérêt pour lui.

Kevin crépitait comme un feu de bois. Il revivait, dans sa tête, la nuit dernière. Leur passe-temps favori, et toléré : prouver lequel était le plus fort. Pour cela, « le bras de fer » — très masculin, très bien vu, et performant – faisait l’unanimité. Kevin avait décidé apparemment de dominer ses impulsions négatives de colère et de recommencer cette nuit. Sûrement, Nick accepterait mal encore un match ce soir.

Et moi, je souffrais. Je retins un soupir. Oh ! Soldat Conrad !

Un changement est nécessaire. Décidément, je ne peux plus continuer comme ça !

— Mon colonel !

La voix de Conrad ébranla tous mes efforts. Je me ressaisis. J’essayai d’effacer mes ressentiments, et de me composer un visage. Je laissai mes mains tomber sur mes genoux. Il avait désormais toute mon attention.

— Oui, soldat !

Je fixai un point lointain à l’horizon. Regarder directement Conrad eût été une erreur.

— Le commandant de brigade vous demande !

Je ne tournai pas la tête. Je continuai à fixer un point à l’horizon, comme si rien ne pouvait m’atteindre.

— Très bien, soldat ! J’irai !

Je ne bougeai pas la tête.

— Mon colonel ?

— Autre chose, soldat ?

Je soupirai en pensant à mon point.

— Comment faites-vous ? me demanda-t-il. Je veux dire, comment arrivez-vous à…

Je m’assombris — un imperceptible changement dans la partie supérieure de ma bouche. Rien qui pût l’avertir. J’étais en mesure de changer facilement d’expression lorsque la conversation m’ennuyait. L’esprit de Conrad était maintenant alarmé, et je sentis venir une longue discussion. Je décidai de couper court. Je formulai vite ma réponse :

— Disons que j’ai plus d’expérience que vous, soldat. (Je regardais toujours l’horizon. Je tournai lentement la tête vers lui et continuai du même ton détaché.) Question d’adaptation, je crois. Merci, soldat. Vous pouvez partir maintenant !

— À vos ordres, mon colonel ! Si vous avez besoin de moi… Laissez tomber !

Il me regarda, étonné de sa repartie, et tourna les talons.

J’étais content de pouvoir me taire. Qu’aurais-je dit ? Je n’aimais pas me montrer sans défense. Une telle expérience était-elle réellement nécessaire ? Pourquoi ne nous sentons-nous en sécurité que lorsque nous sommes capables de nous contrôler et de repousser nos limites ?

Pourquoi jouer avec le désastre ?

Tout avait commencé deux semaines plus tôt… Le film de mes souvenirs me revint à l’esprit dans les moindres détails…

C’était une nuit très chaude pour la saison. Il faisait très lourd, comme toujours pendant la saison des pluies. Je sentais l’électricité bourdonner dans l’air. Je m’étais assis près d’un arbre, comme à mon habitude tous les soirs, après avoir fait un tour de reconnaissance autour du campement et, étonnamment, je m’étais endormi… Je repensai au rêve que je fis alors…

Une caméra filmait une scène de théâtre. Au deuxième plan, un rideau en velours, lourd et poussiéreux, d’un rouge profond. Un spot s’alluma sur le côté gauche de la scène, en hauteur. Une table basse presque invisible était posée sur la droite. Changeant en intensité, le spot prit une couleur crème, tourna doucement vers la droite et s’arrêta sur une main extrêmement blanche – la scène était d’un noir d’encre — qui sortit du néant. Furtive, la main ne se posa pas simplement sur la table comme je croyais : elle rampa, habile, et finit par se relever avec une chose indéfinissable entre les doigts. Puis elle s’approcha d’un visage que je ne pouvais pas distinguer. Je compris que toute cette manœuvre était destinée à rejoindre ce visage.

Sous mon regard, la chose s’agrandissait ; ou était-ce moi qui m’approchais ? Je ne savais plus. Elle emplit bientôt tout l’espace de ma vision. Mais je ne pus voir de quoi il s’agissait, car sa position ne me le permettait pas. Elle était un peu de biais. Je tournai la tête — le visage avait fait un mouvement brusque. Il s’était approché de cette chose pour mieux l’apercevoir, et je fus attiré par ce mouvement, espérant savoir à quoi ressemblait ce visage. Je sentis mes sens s’éveiller d’un coup. Le traqueur caché à l’intérieur de moi était à son affaire, et une course haletante commença… Mes iris changèrent de couleur, les pupilles s’allongèrent. J’essayai de débusquer une trace olfactive, connue ou inconnue, mais au moins une ! Quelque détail qui aurait pu m’aider… Rien ! Il n’y avait pas d’odeur.

Je revins au visage… Il se pencha justement vers la droite, la main retourna la chose entre ses doigts, et le regard se figea sur ce qu’il avait découvert. J’abandonnai le visage pour la chose. Je réglai ma vision. J’aperçus des couleurs, des contours, une vibration… Une image ! Je continuai, sournois, à m’approcher, à espionner — c’était une photo ! J’aperçus sur la photo un visage. Je scannai les détails. J’étais pressé de découvrir lequel. J’étais tout à coup dans l’urgence : le temps était presque révolu et je devais découvrir l’essence de ce rêve. Par miracle, je me découvris en regardant directement la photo.

« Le visage ne t’intéresse pas », me disait une voix. « La photo, la photo, regarde la photo ! »

La distance diminua et comme par magie, le temps s’arrêta l’espace d’une seconde, et l’image remplit mon champ de vision, m’emportant au-delà. Je n’existais plus dans cet espace restreint où tout avait commencé, j’étais transporté ailleurs, sous la pluie, mes cheveux étaient libres, humides, plus longs… C’était moi sur cette photo ! Le visage heureux comme je ne l’avais jamais vu auparavant ! Je sentis un picotement, une brûlure… Je considérai la source de cette sensation inédite dont le responsable était mon bras droit : il était tendu. Ma main enlaçait jalousement une autre main : les doigts entremêlés, comme ceux de deux amants. Apparemment, je tenais quelqu’un par la main. Je voulus découvrir la suite, mais… la main de mon rêve plia la photo en deux, m’expulsant du cadre. Seule mon image demeura en premier plan. Je sentis la colère monter en moi, et je me retournai pour voir qui osait prendre une telle décision. Surprise ! Il n’y avait plus personne ! J’entendis un rire joyeux et une paire d’yeux gris me foudroya le temps d’un éclair. Un parfum inconnu m’aspergea, me brûla les narines, et la senteur eut un goût d’ambre que ma langue conserva précieusement. La salle était vide à présent. Le spot s’éteignit et je me réveillai.

L’impression de déjà-vu était tellement forte que je n’arrivais pas à distinguer la réalité du rêve. Ce rêve avait été si profond, si réel que, les yeux ouverts, je tentai de retrouver ce regard dans mon environnement. Mais je ne vis que les ombres de la forêt, les arbres de vingt mètres de haut et un rayon de lune illuminant une branche.

On dirait un bras d’argent me montrant la direction du Vieux Continent. Cette sensation m’est étrangement connue… Et si… c’était ça ?

Les rêves me dérangent moins qu’avant, quand il s’agissait de souvenirs d’un passé que je ne pouvais pas changer, d’un passé avec lequel j’avais appris à vivre, car c’était dans ma nature et, à ce moment-là, c’était le bon choix.

Ce n’est pas une période aussi difficile, me disais-je, me remémorant — je ne savais plus le nombre de fois — le même rêve !

« Une petite situation inconfortable. Ça ne durera pas longtemps. Tu te retrouveras toi-même, et je continuerai la vie que j’avais choisie » disait ma conscience.

« Tu parles ! Tu te leurres ! Tu crois être toujours celui d’il y a quarante ans. Est-ce que tu te rends compte que cette vie te prend la tête ? Mais regarde-toi ! Arrête de te dire que tout va bien ! »

Décidément, une partie inconnue de moi-même voulait tout détruire. Apparemment, j’étais réellement dangereux maintenant.

Je maîtrise la situation ! murmurai-je et je serrai les poings.

« Tu ne maîtrises rien du tout ! Ça empire depuis deux semaines, et ton moral n’a pas changé. Tu fais des efforts, mais tu n’arrives pas à t’en sortir. Tu dois regarder la réalité en face ! Avant que ça t’arrive, sans t’en rendre compte, tu étais déjà las de ta vie ici. Faire toujours la même chose t’a empêché de remarquer le changement qui se produisait en toi. Change ton style de vie ! »

J’écoutai. Rien. Silence. Le vide. Ce vide signifiait clairement que la conversation était close. C’était ridicule de prendre des risques inutiles.

Je dois voir le colonel. Je ne peux pas continuer sur ce chemin.

Je soupirai silencieusement et sautai sur le sol. À contrecœur, je pris le chemin des bureaux du commandement militaire.

— Colonel Achs !

Par pur réflexe, je tournai la tête vers l’endroit d’où le colonel Harcourt m’avait appelé, et je le saluai de la tête.

— Mon colonel.

— Vous voilà ! Vous vous dirigiez vers mon bureau, je suppose, dit-il en me souriant.

— Oui, mon colonel.

— Bon. Continuons ensemble, alors.

Je le rejoignis et nous partîmes du même pas cadencé.

Le colonel avait la soixantaine, il était grisonnant, et son visage était sillonné de rides dues aux soucis du métier, et à son rire joyeux qui s’élevait dès qu’il en avait la possibilité. Aujourd’hui, il était préoccupé par quelque chose. Son cœur battait la chamade, et ses pensées se dirigeaient vers un même point. Une décision très importante qu’il avait prise, et dont il voulait me faire part ? Du coin de l’œil, je vis son visage perturbé, et je compris qu’il ne savait pas par où commencer. Moi non plus, je ne savais comment lui faire part de ma récente décision. Je continuai à marcher à côté de lui en silence.

Je préfère qu’il soit le premier à ouvrir cette discussion.

Je regardai, devant moi, l’horizon.

« Décidément, ça devient une habitude ! À vouloir attendre l’impossible… » râlait ma conscience.

— Hum !

Le colonel se racla la gorge et me regarda furtivement avant d’examiner le bout de ses chaussures. Il releva encore la tête, et me scruta longuement. Il noua ses mains derrière son dos, analysant le bitume.

Je fixais l’horizon.

— Oh !

Un soupir s’échappa de sa poitrine.

Nous arrivâmes devant l’entrée du bâtiment où se trouvait son bureau. Il monta les marches en premier. Je le suivis, les yeux sur les dalles. Il avança vers son bureau d’un pas régulier, cadencé, et ouvrit la porte.

— Entrez, colonel. Fermez derrière vous, s’il vous plaît.

Il s’assit, joignit les mains. J’étais près de la porte, nous nous dévisagions. Des voix de soldats venues de la cour juste devant remplirent le silence pesant du bureau. Ils partaient vers la forêt pour un exercice très controversé.

— Veuillez vous asseoir, colonel. Je vous avais fait appeler, poursuivit le colonel après avoir jeté un regard critique dans la cour, car j’ai une requête à formuler. Vous voyez, je vieillis.

Je le regardai intensément. Je n’aimais pas ce genre de considérations sur le passage du temps et son impact sur le physique. J’avais la nausée. Même si je savais ce qu’il voulait, l’entendre le dire me fit mal.

— On vieillit tous, mon colonel, dis-je péniblement en regardant mes mains cramponnées aux accoudoirs du fauteuil.

— Ne me parlez pas de ça ! Surtout pas vous ! (Son ton était brusque, presque agressif. Ses yeux étaient fixés sur mes traits.) Je ne vous ai pas demandé de venir pour une discussion de courtoisie. (Sa voix était triste. Il se détendit en se laissant aller sur le dossier de son siège.) Quand je disais que je vieillissais, c’était pour autre chose. Bientôt, quelqu’un prendra ma place, et je voudrais que tout soit en ordre. (Il me scruta. Il prit un dossier qui se trouvait à sa droite et l’ouvrit. Regarda la première page et le referma en grimaçant, serra les doigts.) Donc, j’ai une requête à vous faire : je vous demande de mettre en place une dernière mission. Deux équipes, attaque et défense. À votre manière bien sûr. Du vrai combat ! Pas du pipi de chat ! Combat de mercenaires !

Son poing frappa le dossier posé sur le bureau, et les éclairs de ses yeux me transpercèrent.

— Mais, mon colonel, vous savez bien que…

Il me coupa brutalement la parole.

— Je veux les voir en action ! Je ne doute nullement de vos capacités d’instructeur ! Je ne veux pas vous mettre à l’épreuve, ni comme instructeur, ni comme adversaire ! Je veux — et j’exige — un vrai combat ! Je sais de quoi vous êtes capable, vous ! J’ai assez vu l’enregistrement de la dernière mission. Je connais vos tactiques, et je dois avouer que je n’aimerais pas être dans l’autre camp quand vous êtes là ! Mais je veux qu’ils soient capables — sans vous — de construire une défense, de l’analyser stratégiquement, de faire le plan de rescousse et même de combat ! En effet, ils savent tout ça, mais je crois que je veux me rassurer moi-même.

Il me jeta encore un regard et se leva.

— Hmm ! murmurai-je.

J’étais mal à l’aise, mais je ne voulais pas qu’il s’en aperçoive. Le colonel, les mains nouées à nouveau derrière son dos, se mit à faire les cent pas.

Les fenêtres étaient ouvertes et la pluie, en tombant, transformait la chaleur en une mélasse collante. On aurait dit un rideau transparent et ondoyant, avec un son assourdissant produit par l’eau qui tombait sur les grosses feuilles des arbres.

Il se retourna brusquement, pour observer l’effet que son discours avait eu sur moi.

— J’ai votre parole ? Que vous ne les ménagerez pas ? Que vous les mettrez à l’épreuve ?

— Si vous y tenez…

— Oui. C’est très important. On ne sait jamais…

Il détourna le regard vers la fenêtre, comme s’il craignait quelque chose.

— Excusez-moi, mon colonel. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

J’avais envie de vomir. Mes muscles se tendirent d’un coup.

— Oh ! Ne me comprenez pas mal. (Sa voix avait l’air d’une excuse.) Je sais ce qu’on vous doit tous ! Mes supérieurs comme moi-même. Je ne vous demanderai jamais de partir. Vous agissez à votre guise, et dans le même temps, vous nous rendez beaucoup de services. Mais vous êtes ici depuis si longtemps qu’un jour, à mon avis, vous déciderez de partir et je ne vous en empêcherai pas. Mais je veux que mes soldats soient prêts.

— Mon colonel…

Il souleva la main droite pour m’ordonner de ne pas poursuivre.

— Laissez-moi finir. Je connais votre façon de bien les mener au combat et de les instruire. Toutes les actions de sauvetage menées par vous dans le monde ou l’aide apportée pendant la guerre froide le confirment… Mais je sais aussi qu’ils se reposent sur vous. Tant que vous êtes là, ils savent qu’ils vont tous s’en sortir. Vivants et en bonne santé !

Ses bras retombèrent le long de son corps dans un geste d’impuissance presque enfantine. Ses cheveux poivre et sel, bien coupés, avaient presque viré au blanc. Ses yeux d’un bleu électrique étaient devenus opaques, d’un gris terne. Il paraissait, d’un seul coup, très vieux. Sans espoir dans le regard.

— Mon colonel. J’ai justement une faveur à vous demander.

— Qu’est-ce que c’est ?

Son regard trahissait une crainte enfouie profondément.

— Je voudrais partir pour un certain temps. Je ne vous cache pas que je ne sais pas vraiment pour quelle durée — j’ai besoin de réfléchir. De prendre une décision.

— Hum ! Je vous ai bien observé cette dernière semaine, et j’espérais que vous trouveriez la sortie seul. J’aimerais dire que je comprends, mais, quand je pense à vous, je ne vous saisis pas. (Son regard chercha les signes de vieillesse ou de fatigue sur mon visage, dans mes traits, sur ma peau… Leur absence lui prouva que le temps avait passé différemment pour moi que pour lui — son visage était creusé de rides profondes et l’éclat de jeunesse de son regard était éteint. Il se redressa sur son siège.) Je vous connais depuis trente ans, et travailler avec vous a été un plaisir pour moi. Vous avez mon total accord. Peu importe la décision que vous prendrez par la suite. Dès que vous aurez fini la dernière mission, vous êtes libre, mon ami !

Il se leva de son siège, traversa à grands pas la distance qui nous séparait, et me serra dans ses bras puis il fit un pas en arrière, me regarda, et baissa les bras.

— Je vous remercie. À vos ordres, mon colonel !

Je le saluai et sortis.

 

***

 

— Allez les gars, que le match commence !

Ils sont tous là, à me regarder en souriant. Ils aiment vraiment faire ça. D’ailleurs, pourquoi pas ? C’est leur choix, non ? C’était le mien aussi à une certaine époque, donc…

— Bon, bon, bon ! Allez ! Tout le monde en formation ! Tendez l’oreille et écoutez-moi bien !

Je les toisai avec circonspection. J’observai leur tenue, leur position. L’expression du visage disait qu’ils s’étaient mis en condition. Qu’ils étaient prêts pour le combat ! Le dos droit, les jambes légèrement fléchies, les bras détendus près du corps, prêts à bondir, la tête imperceptiblement tournée dans ma direction.

— Je vais vous appeler un par un et vous allez vous mettre à ma droite pour former la première équipe : Dylan, Conrad, Taylor, Mike, Kevin, Hugo, Nick… (J’observai leurs mouvements légers. Je leur avais appris la résistance psychique pour qu’ils repoussent leurs limites au maximum. Leur physique aussi s’était modifié : courir comme un guépard, s’approcher de leur adversaire comme un chat dans un silence mortel, attaquer comme un puma après avoir poursuivi leurs proies pendant un long trajet sans fatigue, attentifs à tout changement, n’avaient plus de secrets pour eux.) Bien. Le colonel veut vous voir en action. Il m’a chargé d’une simulation… Et de ne pas vous faciliter la tâche. (Je fis une grimace. Leurs visages montraient qu’ils avaient compris. D’ailleurs, je ne pouvais pas du tout entrer dans les détails. Cette fois, ils devraient s’en sortir seuls. Je tendis le bras vers la forêt derrière moi.) Le match se jouera cette fois dans une autre zone. Vous aurez des cartes et quinze minutes pour comprendre où vous êtes et faire votre plan. (Je fis une pause, gardai mon bras toujours tendu.) Vous choisirez si vous voulez attaquer ou vous défendre. Le choix vous appartient, comme l’élaboration du plan à suivre. Mais il va falloir vous tenir à votre plan initial, car vous n’aurez pas le temps de changer de stratégie. Soit vous attaquez, soit vous vous défendez. (Je scrutai leur visage à tour de rôle, guettant les variations émotionnelles. Certains semblaient très sûrs d’eux, d’autres sceptiques. Un seul me regarda avec curiosité. Il avait compris l’enjeu. Mon regard changea et devint noir. Mes muscles se tendirent et je grondai.) Vous allez vous battre pour sauver votre vie ! Vous entrez dans cette forêt et vous ferez tout pour rester en vie ! Vous allez être traqués et il va falloir prouver que vous pouvez vous en sortir, mesdames !

Ah… Ils n’aiment pas ça !

Ils commencèrent à s’interroger du regard. Ils n’osaient pas me questionner. Je les fixai, les mains dans les poches. Je fis les cent pas en les narguant.

— Continuons ! (Ils me guettaient avec effroi, et quelqu’un se racla la gorge, signe qu’il voulait me parler, mais pas m’interrompre.) Sans tourner la tête, je dis tranquillement : Soldat Conrad ! Veuillez nous communiquer la question qui brûle vos lèvres…

Je fermai les yeux en souriant. Certains d’entre eux comprenaient que quelque chose clochait…

— On fait tous partie de la première équipe. Où est la deuxième, mon colonel ?

— C’est moi la deuxième équipe. Vous allez tous vous battre contre moi !

Mon sourire s’effaça. Je sortis trois cartes de ma poche. Toutes étaient pliées en quatre, le dos de chacune d’une couleur différente.

— Merde ! fit Nick.

Je les appelai un par un :

— Dylan !

— Oui, mon colonel !

— Prenez cette carte.

— Conrad !

— Oui, mon colonel !

— Deuxième carte !

— Taylor !

— Ici, mon colonel !

— Dernière carte ! Vous avez trois cartes, mais aucune n’est bonne ni complète. Il va vous falloir trouver l’endroit où le match se tiendra ! Celui qui arrivera en premier aura l’avantage de faire une reconnaissance de terrain et de préparer sa stratégie. Ce sera la stratégie à suivre par les deux équipes… Prouvez que vous êtes capables de changer le plan initial et faites votre propre jeu. En trouvant la clé du puzzle, vous trouverez l’endroit. Votre tactique dépendra du lieu où se tiendra le match, n’oubliez pas ! Mais si vous arrivez deuxième…, vous devrez vous livrer à votre ennemi. « L’enfer vert » vous attend ! (Je les fixai encore. J’articulai avec force.) Rassurez-vous, je ne connais pas l’endroit. Ce n’est pas moi qui ai établi les cartes. On vient de me les donner. Finissons ! Choisissons la couleur ! Pile ou face ?

Je lançai la pièce de monnaie en l’air.

— Pile ! fit Conrad avec ferveur.

La pièce s’élevait dans le ciel, devenait de plus en plus petite, presque invisible. Des éclairs scintillants nous parvenaient de temps à autre, reflétés par la lumière dorée du soleil sur sa texture or. Tous les regards étaient tournés vers elle. Les prunelles surveillaient attentivement son parcours et les visages se couvrirent d’inquiétude en trouvant l’attente trop longue. Je vis la pièce faire une dernière rotation, rester suspendue, puis elle descendit vertigineusement comme une balle.

Le visage de Conrad était si concentré que, sans qu’il s’en rende compte, sa bouche s’entrouvrit, ses yeux se dilatèrent et je vis son bras se lever. Il s’empara de la pièce. Toute la compagnie regardait son poing jalousement fermé qui gardait la pièce responsable de la suite de cette mission. Avec un sourire supérieur, Conrad regarda les autres en disant fortement :

— Prêts, les gars ? (Les doigts de son poing serré se détendirent et la pièce d’or scintilla dans la lumière claire du soleil matinal.) Ha ! Qu’avais-je dit ?

— Pile ! répondirent-ils tous en chœur.

— Pour une fois…, dit Taylor, bouche bée.

— Oui, comme tu dis, Taylor !

Hugo rigolait à son tour.

— Allez ! les enfants…, dit Dylan, mais il ne put s’abstenir de pouffer et alors ils plaisantèrent de plus belle.

Ils me regardèrent et mon visage s’illumina brièvement, en pensant à leur jeunesse et à leur vie bien plus facile que la mienne. Puis le masque tomba, et avec malice ma voix se transforma en chuchotement.

— Airsoft, mesdames ! Quelle couleur préférez-vous ? Personne ne choisit ? Tant pis, je prends le rouge !

Les sourires s’effacèrent l’un après l’autre, comme si un artiste avait pris une gomme et avait décidé de changer la physionomie de chaque visage.

— Oh ! répliqua Dylan.

Je fermai les yeux. Ils savaient que je n’attendais jamais et que le moment de détente était fini. Je me dirigeai vers la Safe Zone1. Les RD de P.D.W. étaient là, et je choisis le seul MP7A1 avec son chargeur plein de peinture rouge… Il était déjà prêt… Je le poussai par terre derrière les trois caisses remplies.

— Le Respawn2 se trouve devant vous à 10 mètres. Il sera le point de départ, mais il est soumis à une limite de temps, une minute si vous êtes outés3 ! Ce n’est pas la peine de préciser, la mission sera un OPEX4. Pas un Close Quarter Battle5 ! L’Orga en a décidé ainsi ! N’oubliez pas : parfois, un out vocal évite qu’on vous tire dessus – vous pouvez ainsi rejoindre le match après avoir passé une minute au Respawn ! On ne veut pas des Highlanders6 ! N’oubliez pas le fair-play ! (Mon ton devint songeur et mes mains ouvrirent les deux dernières caisses.) Voyons ce qu’on a ici… un AEG7, un AEP8, bien sûr plusieurs PDW9 et des SMG10. Toutes les répliques sont dotées d’un Rail Interface System11 et les accessoires sont là : M.A.L.I.C.E.12, Dubble Drums ou BB Loader13, High-caps14, lampes, optiques de visée, canons, poignées, silencieux, Power Boost pour un meilleur kick, traceurs, hum… vous n’en aurez pas besoin, la partie sera finie bien avant. Vous pouvez upgrader vos jouets ! Allez les gars ! 10 minutes pour ça !

— Oh, des H&K MP5, H&K G3 MC51, Ingram Mac11 A1, Steyr TMP, H&K UMP, dit Taylor avec un sourire. C’est bien bon tout ça…

Ses doigts caressaient les RD.

— Oui, mais tous ces SMG sont pour une action rapprochée, répliqua Dylan en grimaçant, crois-tu que tu pourras en utiliser un ?

— Hé, les FN P90 et H&K MP7, dit Hugo en prenant un FN et commençant à le customiser.

Ses doigts étaient habiles, rapides et même les yeux fermés il aurait pu le faire aussi facilement.

— Oui, dit Conrad, portée efficace de 200 mètres, encombrement réduit, polyvalence, perforation de protection balistique…

— Oui, dit Dylan, ça peut mieux marcher…

Ils se regardaient à tour de rôle et un sourire apparut sur leur visage.

— Un Glock 18C !

— Tais-toi, Nick ! Que veux-tu faire d’un AEP ?

Je n’intervenais pas. Je connaissais leurs points faibles et leur stratégie d’équipe : Conrad sera l’avant, Hugo était très bon en coaching – leur petit faible restant du paintball —, Dylan passera en couvreur avec Nick, Mike et Taylor en milieu ; il n’y aura pas de pit crew.

Les 10 minutes étaient écoulées.

— Et vous ? Mon colonel ? (Hugo me regarda et se racla la gorge.) Votre arme ?

Il ne restait que quelques accessoires — les armes avaient disparu. Je plissai mes paupières.

— Il reste un jouet, juste là, à vos pieds ! Je le prendrai, merci Hugo.

Il découvrit, surpris de ne pas l’avoir aperçu avant, le MP7A1 tombé derrière les caisses ouvertes. Il ressemblait à un MP7 normal, mais il n’était pas encore homologué par l’OTAN. Il faudrait l’utiliser avec précaution – je n’utilisais les armes qu’en cas de force majeure – cette fois-ci, ce serait uniquement pour les marquer, l’un après l’autre, et je préférais le prendre dans le cas où il y aurait des ratés.

 

 

 

 

3

EMPRESSEMENT

 

 

 

Mes yeux s’accrochèrent une fraction de seconde à une paire d’yeux gris grands ouverts. Ce visage… Je le connaissais, il me semblait bien l’avoir vu auparavant. Il s’était enfui au fond de mon esprit, et maintenant — à quoi était-ce dû ? — il revenait changé. Je l’observai encore sans ciller. Je voulais comprendre. Les yeux me regardèrent aussi. Je les vis se plisser et me détailler.

Je suis mal élevé.

Je me détournai, gêné. Je décidai de retrouver ce regard inquisiteur. Mon regard ricocha, tomba et recommença. J’essayai de me mesurer à la force de l’autre. Mais les yeux se fermèrent et le visage disparut. Cela me prit une seconde pour comprendre qu’il n’était pas là. Rêvais-je ou pas ?! Je regardai autour de moi, contrarié.

Paris !

Le bateau-mouche glissait vers sa destination. À droite, sur les quais, se trouvait le cinéma avec, devant, sa petite terrasse entourée de buissons, au bord de l’eau. Je n’étais pas allé voir un film depuis très longtemps. J’aimais bien les vieux films en noir et blanc. Je ne m’étais pas non plus assis à une terrasse à parler de la pluie et du beau temps. Le bateau voguait lentement et je décidai, quand j’aurais débarqué, de me fondre dans la foule, d’aller au cinéma, de prendre un verre à une terrasse. À Paris, être seul à une terrasse signifie qu’on cherche l’âme sœur. Une partie de moi espère bien ne jamais trouver l’âme sœur, car je ne crois pas qu’elle m’accepterait tel que je suis.

Le bateau poursuivait sa route. Le vent léger me caressa le visage et je humai des fragrances, des effluves sortant d’une amphore géante, un mélange de senteurs inconnues. Une boutique de parfums se trouvait quelque part, en arrière, sur la droite. J’inspirai, me transportant encore vers mon rêve. Mais cette odeur n’avait rien à voir avec mon rêve. En revanche, je pourrais me promener pour essayer de dénicher celle du rêve. Le bateau était arrivé à destination et je décidai de rejoindre le cinéma et sa petite terrasse. Mains dans les poches, je partis à pied.

J’étais encore ennuyé par la conversation de ma conscience, qui se révoltait, et de cette autre partie inconnue de moi-même que je ne savais même pas comment appeler et qui essayait en vain de me convaincre de sa raison d’être. Je tentai de mettre un terme à leur papotage idiot et de le faire sortir de ma tête avant que leurs mesquines et insignifiantes médisances ne me rendent complètement fou. Quel soulagement quand tout cela s’achevait ! Je savais qu’un jour l’une des deux finirait par perdre et l’autre se tairait, car j’aurais accepté une réalité et ma vie se lierait au nouvel ordre.

Je longeai la rive de la Seine, regardant dans la direction du pont. Rien d’intéressant. Je marchais lentement, traînant presque les pieds, et j’arrivai au niveau de la première terrasse. Une grande affiche sur la droite annonçait une représentation de théâtre sur une péniche voisine. Une nouvelle pièce, style contemporain, une équipe d’acteurs jeunes. C’était complet.

Je poursuivis paisiblement ma promenade. L’air était frais au bord du fleuve et le soleil, jetant ses derniers rayons, fit de l’eau un miroir brillant. Hum ! Le cinéma ?

Non ! Il y a trop de monde et il fait trop beau pour s’enfermer dans un espace étroit, non. J’irai à une terrasse, ce sera mieux…

Une situation imprévue. C’était une décision étrange pour moi de suivre ce chemin près du quai… Je me pinçai l’arête du nez. Il y avait quelque chose dans l’air… Je m’approchai de la première terrasse en titubant. Mes sens étaient aux aguets. J’explorai ce qui se trouvait aux alentours et mon cœur se mit à battre de plus en plus rapidement. Cela signifiait qu’un événement très important était sur le point de se produire. Je connaissais bien cette sensation. Quelque chose de vital pour moi était proche. Une chose que j’attendais depuis si longtemps, une réalité que mon être ne savait comment accueillir et que mon cœur, le pauvre, ne savait pas maîtriser. Un flash. Une image fugace se forma devant mes yeux et disparut avec la rapidité d’une comète.

Enfin !

Je sentais monter la nausée… J’allais vomir… Celle que je cherchais était là… J’avais parcouru cette ville en long et en large une journée entière… pour la trouver… et… j’étais anéanti ! Mon impatience m’avait poussé à partir à sa recherche, je ne voulais pas attendre qu’elle soit de retour chez elle… Une coïncidence ? Le hasard ? Cela m’importait peu à présent, car elle était enfin devant moi !

Qu’avait donc cette fille ? Pourquoi était-elle si importante pour moi ? Pourquoi l’avoir rêvée ? Pourquoi avoir senti ce besoin incompréhensible de partir à sa recherche ? Je devrais comprendre et la clé de ce mystère était là, devant moi.

La terrasse était bondée. Deux tables étaient encore libres, dont une proche des buissons et presque collée à la sienne. Je m’avançai et je sentis que je m’engloutissais dans le sol. La terre bougea, ou bien mes jambes ne répondaient plus… Ce n’était plus du béton. Mes pieds s’enfoncèrent, ma cheville fut coincée et ma jambe chavirait. Mes bras battirent l’air ridiculement à la recherche d’un appui. Rien. L’air était devenu suave, chargé d’une odeur dont je n’arrivais pas à me détacher et qui avait le pouvoir de changer même la réalité. Un gouffre apparut précisément sous moi. Il était rempli de sables mouvants qui m’enchaînaient et qui allaient m’entraîner à couler… Si je continuais à sombrer, j’allais toucher le fond… et le transformer en tombeau.

Je l’arpentai…

Cette odeur bizarre, une espèce de senteur, était partout… Je tournai la tête vers la gauche pour respirer un peu d’air pur, mais cet arôme… son arôme m’envahissait ! J’avais des poids accrochés à mes pieds. Je voulais avancer et je faisais des efforts pour supporter ces effluves enivrants. Je titubai, manquai de me prendre les pieds dans la chaise juste à côté d’elle, et je me rattrapai à la dernière minute, me redressant lourdement.

Deux paires d’yeux me regardèrent alors que j’essayais de passer dignement. Deux filles me sourirent en même temps et l’une s’adressa à moi. J’entendis le son de sa voix, j’entendis des mots, mais ils refusèrent de s’ordonner. Je ne compris rien de ce qu’elle disait.

Je regardai la table où je voulais prendre place et j’eus l’impression d’une illusion qui me jouait de tours… Plus je m’approchais, plus la table s’éloignait. J’avançais ? Non ! Je n’arrivais toujours pas à toucher la chaise… Je n’osais pas enlever la main qui gardait mon équilibre, celle qui était accrochée au dossier d’une chaise près des deux filles. Je poursuivis, m’appuyant pour garder ma précaire verticalité. Je fis pourtant un effort, je tournai la tête pour la dévisager quand je passai près d’elle.

C’était bien elle !

Ses cheveux étaient d’un auburn éclatant, brillant, virant au rouge et ils tombaient de chaque côté du visage en lourdes boucles parfaitement arrondies. Sa peau était claire, transparente, d’une texture ressemblant à de la soie. Je reconnus la main du rêve, cette même main qui actuellement tapait à une vitesse infernale sur le clavier d’un ordinateur portable. Ses joues étaient subtilement colorées de rose, que seul mon regard acéré pouvait apercevoir.

Je me sentais captivé par elle et une forme de fascination étrange me fit, imperceptiblement, m’incliner vers sa table, tout en sachant que je risquais, avec chaque millionième de seconde passé dans sa proximité, de ne plus avoir la force de m’éloigner. Elle m’attirait comme un aimant. Ses yeux étaient toujours baissés, et je n’arrivais pas à les rencontrer. J’avais l’impression de flotter, prisonnier de son arôme et je n’arrivais pas à m’en détacher. Je m’en arrachai avec douleur et mes dents claquaient. Elle ne voyait pas mon calvaire, ma torture, ma détresse lui étaient indifférentes…

Tant mieux !

J’eus l’audace de continuer. Je me remis d’aplomb en retrouvant mon sang-froid. Je fis le dernier pas avec fermeté.

Je suis moins ridicule maintenant !

Je me laissai tomber enfin sur la chaise. Je dois rester près d’elle… Je peux me contrôler, résister… Je n’arriverais jamais à le faire si je partais maintenant… Je dois endurer son odeur…

Un téléphone sonna sur la gauche. Une musique stridente me transperça les tympans et j’avais envie que quelqu’un réponde.

Que ça s’arrête !

Un téléphone mobile ! Je grinçai des dents. Personne pour m’appeler… et cette sonnerie… ce morceau, une chanson qui me rendait fou !

Enfin, on a répondu, mais ça a pris du temps !

Une voix envoûtante envahit mon oreille. La voix venait d’à côté, c’était la sienne.

— Oui ! Salut, Vera, comment vas-tu ?

Y avait-il un mystère à résoudre à son sujet ? Avais-je dit ça ? Non, plus maintenant ! Tout était oublié, car ce mystère, je ne le trouvais plus prioritaire. Tout ce que je sentais était primaire. Mes instincts de prédateur étaient de retour et je ne me souvenais pas d’avoir flairé un tel arôme.

— Je suis à la terrasse du cinéma. Oui, je sais que demain on a un contrôle en techniques de restauration. Justement, c’est pour ça que je suis là.

Elle continua, de la main gauche, à taper sur son clavier et son odeur m’empêchait de réfléchir. Sa peau avait pour moi l’aspect du parchemin, tellement transparente, tellement blanche…

— Je n’ai plus d’internet à la maison. Oui. Une coupure de courant et tout a sauté. La dernière fois, ça leur a pris quatre jours pour appuyer sur un bouton et redémarrer le modem.

Elle s’esclaffa et son haleine me brûla encore plus.

Oui, je dois résister, je dois comprendre que c’est prioritaire…

— Tu parles ! Ils ne savaient plus où il se trouvait.

Elle ne cessait de regarder son portable, soulignant de l’index une phrase sur l’écran. Je surveillais chaque mouvement de mon regard périphérique, j’avais l’habitude de ne jamais laisser échapper un détail. J’aspirais gloutonnement l’air qui m’entourait en espérant qu’il pouvait calfeutrer l’énorme trou noir laissé dans ma poitrine par son arôme…

— Oui, demain après le contrôle. Moi aussi, je me suis trop laissée aller et je n’ai plus… Hum, je ne sais pas encore. J’écouterai mon instinct comme d’habitude, tu sais. Même pour ça, oui !

Écouter son instinct !

Pas très humain, plutôt animal… Elle rigola en fourrageant machinalement dans ses cheveux. Puis elle se frotta les paupières comme si elles lui faisaient mal.

Mais que fait-elle ? Oh ! Est-elle folle ? Ne voit-elle pas qu’elle est dans la direction du vent ?

— Non, je ne sais pas si j’irai voir un film. Pourquoi ? Tu veux passer ? J’ai presque fini et je vais rentrer. Oui, c’est ça !

La conversation était finie et elle posa son téléphone sur la table, à côté de son portable. Je fixai l’étendue d’un noir d’encre devant mes yeux. Mes yeux se fermèrent un instant… Je me voyais me jeter du pont, me noyer plus exactement. La Seine, au moins elle, pouvait-elle m’accueillir ? Pouvais-je me noyer davantage dans l’eau que dans sa senteur ? Mes mains s’accrochèrent l’une à l’autre pour m’empêcher de tendre les bras vers elle, de l’attraper, et de partir en courant. Mes deux bras tombèrent avec force sur la table, écrasèrent le cendrier au passage, avec un bruit sec qui passa pourtant inaperçu : la terrasse était bondée.

Elle ne m’a pas remarqué ! N’a pas tourné la tête une seule fois ! Elle ne s’est pas davantage souciée que j’écoutais sa conversation téléphonique.

J’étais sans intérêt pour elle… Quel intérêt pouvait-elle avoir pour moi ? J’étais un pseudo-humain, un personnage impitoyable sorti d’une histoire qui fait peur.

C’est sûr, elle ne doit pas parler aux inconnus…

Et si je me montrais en gentleman ? Bah…

Brusquement, elle se leva, son portable déjà dans son sac à dos, comme toutes ses affaires étalées jusque-là sur la table ! Ses mains étaient si habiles et si véloces… Je l’observai encore : elle posa le sac sur la table, bouscula l’architecture de ses cheveux, les tira en arrière en les tordant comme pour faire un chignon qui se défit tout de suite et renvoya le tout vers l’avant comme au début. Sa tête était maintenant penchée en arrière et ses yeux fermés. Ils se rouvrirent et un soupir s’échappa de ses lèvres parfaitement dessinées. Ses mains reprirent le sac et le jetèrent sur l’épaule. Un rayon de soleil tardif éclaira mon visage. Son regard fut attiré par l’imperceptible étincelle et… je fus pris dans le piège des yeux gris !

Le rire de mon rêve me revint à l’esprit, un frisson me parcourut… Ses yeux s’attardèrent sur moi une seconde, puis une autre…, me transpercèrent. Leur beauté, leur volonté inquisitrice, essayaient de comprendre mon regard sauvage. J’aperçus mon reflet dans ses yeux et les siens se modifièrent brusquement sous mon regard. Son cœur semblait s’affoler et ses joues, d’un blanc laiteux, devinrent rouge écarlate, tant elle était surprise que je la fixe si longuement. Que voyait-elle de moi ? Que lui inspirait mon air étrange et lointain, mon regard sauvage ? Mes pensées s’éparpillèrent.

Elle va partir et moi je dois la suivre ! me dis-je en me levant d’un bond dès qu’elle m’eut tourné le dos.

Je dois la suivre ! Vite !

Elle entra dans le café à vive allure. Aux toilettes, je suppose, comme toutes les filles ! Je l’attendrai. Je ne la suivrai pas.

« Pourquoi comme toutes les filles ? Tu ne connais pas de filles ! »

Ma conscience se réveilla.

Elle ressortit rapidement, tenant sa note à la main, la fourra dans la poche arrière de son jean, tout en continuant à marcher d’un pas décidé.

Ah, je vois maintenant ! Elle va directement chez elle !

« Et alors ? Tu vas la suivre ? Tu ne peux pas faire ça !!!! », disait ma vieille conscience.

Mais si !

Je ricanai.

« Oh, que non ! », continua-t-elle, essayant de me faire changer d’avis.

Oh que si ! répondis-je, coriace.

« Non ! »

Si.

Silence. J’étais seul avec mes pensées. Je repris un peu de contrôle sur moi-même et décidai de la suivre tant que je serais maître de mon ego. Elle longea le quai et, arrivée au bout, obliqua vers la gauche. Son pas était rapide, elle se hâtait et son parfum tourbillonna en moi, m’enrageant. Le vent soufflait dans ma direction et ne l’aida pas beaucoup. J’aurais pu la suivre les yeux fermés, à cent mètres de distance, jusqu’au bout du monde. Au carrefour, elle s’engagea sur l’avenue et s’arrêta devant le n° 115. Une belle entrée d’un ancien immeuble haussmannien munie d’un digicode. Je ne la quittais pas des yeux depuis l’autre côté de l’avenue — je préférais laisser un peu de distance entre nous. La chaussée était à double sens et une aire d’espace vert se trouvait au milieu. Les arbres penchaient leurs lourdes branches d’un côté comme de l’autre, incapables d’empêcher le flot des piétons qui se dépêchaient pour traverser, faisant un slalom vertigineux entre les voitures qui roulaient à toute vitesse. Je m’arrêtai devant la vitrine d’une boutique et je la regardai composer le code : 911.

Ah ! J’irai me faire mordre…

En passant devant la loge du gardien, elle tourna la tête, le salua en souriant et lui demanda :

— Avez-vous passé une bonne journée ?

Elle s’approcha de l’ascenseur, appuya sur le bouton du 3e étage et disparut derrière les portes refermées. Elle n’était plus là, seule son odeur m’accompagnait… Pourquoi avais-je fait ça ?

Je ne pouvais pas la laisser filer, je venais tout juste de la retrouver…

Cette excuse répondait-elle à ma question ? Non. C’était l’instinct d’un prédateur traquant sa proie.

Oui !

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MAUDIT Estrange Reality livre IILe deuxième volume dans la série Estrange Reality est MAUDIT