MAUDIT (Estrange Reality livre II)

MAUDIT Estrange Reality IIPublisher detail

Il a fallu 72 années et 9 000 km à Estrange pour réaliser qu’Alma était son âme sœur et leurs destins ont été liés depuis qu’elle était une jeune enfant.
Pendant ce temps, les talents cachés d’Alma sont remarqués par une organisation secrète qui travaille dans l’ombre. Dans une bataille pour leurs vies, Estrange est blessé et séparé d’Alma. Quand Alma le trouve il est dans un état secondaire, égaré dans le continuum temps oscillant entre deux mondes.
Maintenant, le passé est juste un cauchemar pour Estrange. Un souvenir. Est-ce que c’est juste un vague souvenir ? Ces images dans lesquelles il retrouve sa passion naissante pour Alma… Images qui le poussent au bord de la réalité et prennent le contrôle de sa vie… Ou pas ? Si ces visions ne sont qu’un message désespéré que son âme luttant dans la mort de l’espace-temps essaye d’envoyer, afin qu’il comprenne que ce cauchemar c’est la vie et le rêve n’est qu’une impasse ?
Prête à tout pour son amant, Alma se lance dans une campagne de renaissance pour Estrange. Peut-Alma le sauver ? Avec l’aide de l’ami d’Estrange, Sasakawa, peut-elle percer le mystère de son existence et de son lien avec Estrange ?
Une histoire d’amour intense, leur attirance pour l’autre magnétique et irrésistible, nous séduit, nous dévoilant le lien inconnu et magique entre les âmes, loin au-dessus d’un simple destin de la vie humaine et même au-delà des dimensions interstellaires.
MAUDIT, nous enchante avec un magnifique conte sur l’amour qui a échoué, mais brûle encore, sur l’amitié et la loyauté, même si tous sont contre, et sur les mystères du passé et du présent d’une lignée des vampires qui marchent parmi nous. Et puis… il y a ceux qui ont été génétiquement modifiés pour chasser les vampires…
Voici un détail du roman MAUDIT :

« Je ne sais pas où suis-je
Dressé dans l’obscurité
Fatigué d’attendre
En patientant ici, en espérant que

Je vais trouver ce donc j’ai tant fait la chasse. »

 

 

Prologue

 

 

 

En frissonnant et fixant le regard fou de son ami il fléchit d’horreur quand il vit sa main gauche s’enfoncer dans la poitrine de celui qui était étendu là et ressortir avec un cœur encore battant pendant que les griffes de la main droite serrent de plus en plus fort et finit par démembrer la tête du corps.

La tête tomba à terre avec un son accablant, roula, et à chaque fois que le visage avait le dessus les yeux paressaient observer les deux participants avec attention puis, s’arrêta au milieu de la pièce.

Le premier, retira d’une main de son sac à dos une boite en argent, magnifiquement ouvragé, qu’il ouvrit et dans laquelle posa le cœur, et la fourra ensuite dans son sac.

Toujours, en souriant, sans faire attention à son collègue, s’approcha du milieu de la pièce et releva la tête qui gisait dans une mare de sang en la tenant par les cheveux. Il la regarda en souriant, la retournant vers la droite et la gauche puis vers son copain, la mine apeurée.

— Tu vois ? Ce n’était pas si compliqué, à la fin ! Ha ! Ha ! Ha !

Toujours rigolard, il posa le sac à dos parterre, à ses pieds, et sans lâcher la tête sortit une autre boite en argent avec les côtés en bois de rosier ouvragés avec des filigranés en argent vieilli, presque noirci par le temps, et posa hargneusement la tête à l’intérieur.

 

1

GOUFFRE

 

 

 

« — Peut-être, ce ne sera pas nécessaire. Attendons, d’accord ? fit une voix masculine qui m’était vaguement connue.

— Oui, s’il te plaît, répondit une voix vive, féminine. J’ai vraiment peur.

L’homme s’esclaffa doucement.

Un léger frottement des doigts en torsadant une mèche – je m’imaginai que la fille caressait ses cheveux.

— Un jour plutôt intéressant pour toi, non ? continua-t-il en plaisantant.

La jeune fille rit avec lui. Son rire fut cependant un peu amer. Les pas s’en allèrent et je me trouvai abandonné.

« Non ! Reviens ! » cria ma pensée déformée.

Mon esprit se heurta à la folie et l’hallucination entrava ma perception et devint la source de mon égarement.

 

« L’eau coulait sur mon visage et je réussissais péniblement à garder les yeux ouverts, car l’eau jaillissait interminablement, m’empêchant d’y voir clair. Mes bras étaient tendus vers l’avant, pesant lourdement et m’attirant à terre comme des aimants. Je voulus jeter le fardeau, car il me soupesait, et me paralysait; je fis un mouvement.

À ce moment précis, une brise légère m’effleura. Un mouvement évanescent, une matière aérienne, me frôla la joue et j’aperçus quelque chose de gris – un tissu rugueux, humide, froid. Le vent devint plus fort et la substance me fouetta la figure, me heurta durement et resta collée à ma joue.

L’eau tombait, ruisselait sans fin, écrasante. Mes yeux avaient du mal à rester ouverts. Je remuai vivement ma tête en daignant enlever cette chose âprement fixée, mais je n’y arrivais pas. J’agitai ma tête en grondant, et la matière ripa ma joue, arriva à mon cou et glissa immuable, hideuse, tellement dégoûtante que je voulus m’en dégager dans un mouvement rapide. M’étirant le cou vers la droite, je penchai la tête, hurlai! Ma bouche se fripa et mes yeux s’agrandirent et sortirent presque des orbites, mes genoux fléchirent et se dérobèrent sous moi. Je touchai le fond que j’immergeai meurtri, m’effondrai sous la douleur en découvrant ce que je protégeais dans mes bras.

La couverture tomba entièrement et un corps frêle, dépourvu de vie, glissa au sol. Simultanément, une gigantesque vague apparut.

— Lieutenant ! Comment allons-nous nous en sortir de là ? dit une voix lointaine.

Je flottais entre deux eaux, j’étais seul et mon âme m’avait abandonné. »

 

— Que lui est-il arrivé ? demanda la fille.

« Je devrais me relever, peut-être… Leur dire que je suis là. »

Mais je ne pouvais pas. Comment leur faire comprendre que j’allais bien ? Apparemment, j’avais l’air plus mal en point que je ne croyais et l’attention de l’homme se concentra sur moi tandis que la fille attendait.

 

« Mes bras tendus, poussèrent l’énorme houle tout en essayant de protéger encore le corps, et en contact avec l’eau mes mains brûlèrent, les gouttes se séparèrent et les molécules se différencièrent et formèrent de lourds rubans de vapeurs. Les grains de sable remontèrent attirés par le fluide de mes paumes et, en rencontrant cette atmosphère humide et brûlante, commencèrent ensuite à s’aligner et établissant des connexions chimiques se transformèrent en fusionnant, étincelant, dans leur transparence de fins éclats de verre.

Les gouttes avaient disparu.

Le son monotone se fit furax, grincheux et leur texture me lacéra pendant qu’une odeur intense me submergea. De mes yeux mortifiés, je vis le tourbillon pirouettant autour de moi, de plus en plus incessant. Les éclats de lumière me heurtèrent et je voulus protéger mes yeux avec le bras. Je l’étirai, instinctivement. Il ne répondit pas. Je sentis mon autre bras le bloquer, l’empêchant de se détacher de son étreinte, l’obligeant à suivre la courbe gracieuse de ce qu’il abritait. Sans vraiment comprendre, mes bras se resserrèrent, et j’essayai de saisir l’importance que mon être donnait à cet acte.

Le temps se figea ; les éclats tombèrent.

Mon corps s’inclina, mon dos se courba, mes bras se rapprochèrent et en penchant ma tête mes lèvres touchèrent une texture particulière, soyeuse. J’avançai en reniflant, et la chose qui se trouvait entre mes bras s’alourdit.

Mes yeux s’ouvrirent et, médusé, je découvris, ce dont mon être essayait de protéger, ce dont mes bras gardaient précieusement.

Mon regard se fit perçant, explorant au-delà de la forme affalée entre mes bras, et rencontra le gris terne des yeux morts.

Les éclats de verre tombèrent en m’assourdissant et créent des étoiles éclaircissant la nuit de mon cauchemar. »

 

— Je ne comprends pas ! énonça, énervée, la fille s’en allant et revenant sans cesse.

 

« Le ciel approchait d’un bleu immatériel, diaphane. Les cumulus semblaient transparents, presque éphémères comme le nimbus d’ange.

La lumière pénétrait à travers les nues et des faisceaux brillants de lumière s’élancèrent vers moi.

Le soleil m’apparut minuscule à travers l’éthérée pellicule de nuages et je soupirai, comblé, à sa vue.

Je fermai les yeux. J’inspirai l’air pur, matinal, en souriant. Je rouvris mes paupières et me régalai de cette image que j’aimais.

Le tracé du soleil s’agrandissait, comme je le regardais d’entre mes paupières entrouvertes, et j’eus l’impression qu’il s’approchait. Je plissai les yeux, mais l’image ne s’éclipsa pas. Contrairement à la loi newtonienne, le soleil s’agrandissait à vue d’œil; il s’approchait dangereusement et devenait de plus en plus effrayant à chaque fois que je clignais, en risquant de s’effondrer sur moi. Ses reflets étaient subtilement cuivrés, virant vers l’or brillant, et avec chaque millionième de seconde qui passait, je le voyais avancer dans sa rotation axiale et pivoter. Il commençait à s’aplatir, ressemblant moins à une sphère, montrant une effigie avec deux facettes : une pile et… une…

— Pour une fois… Eh ! Bée !

La voix d’homme se perdit dans l’espace et se transforma dans un écho lointain. »

 

— Cesse de faire, ça ! vociféra l’homme qui était près de moi. Essaye d’être calme !

— Je ne peux pas ! répliqua la fille. Je ne sais pas que faire ! Il faut que je trouve le moyen de le guérir !

 

« La pièce de monnaie étincela juste une seconde et après tomba dans une paume sale. Le clochard se dépêcha de cacher la pièce dans un recoin de sa poche et se lança presque à plat ventre et sans jeter aucun regard au stylo qui roulait vertigineusement sur le trottoir juste à ses pieds – pour attraper une pomme.

L’homme en manteau continuait impassiblement sa promenade et s’arrêta devant la station de métro, se cachant dans l’ombre du kiosque de journaux. Il fit semblant de s’intéresser aux revues qui se trouvaient en vitrine. Un sourire apparu sur son visage quand les freins d’un bus résonnèrent douloureusement. Il vit dans le reflet de la vitre une ambulance s’approcher et le « médecin » suivi de son « assistant » déposa sur un brancard le corps accidenté. L’homme en manteau descendit naturellement dans la station de métro avec le stylo à la main. »

 

— Qu’est-ce qu’il a ?

La voix retentit encore plus près – la fille s’inquiétait de mon état.

— Je ne sais pas, dit l’homme en se raclant la gorge et continua : mais, je sais qu’il sera de retour… Si quelqu’un a eu, un jour, une raison de vivre, c’est bien lui… Il faut seulement qu’il prenne conscience que tu es en vie, c’est tout !

L’homme restait en retrait et faisait confiance à son flair. Il était apparemment consumé par la culpabilité, et ses excuses semblaient intarissables. Il aurait voulu savoir ce qu’elle pensait et vraisemblablement elle aussi s’était trouvé un interlocuteur attentif à son récit.

J’eus un instant de tension quand il lui demanda comment elle s’en était sortie. J’attendis, le souffle court, tandis qu’elle hésitait.

— Euh…, l’entendis-je dire en se tortillant les mèches sans cesse.

Puis elle s’arrêta si longtemps que l’homme se demanda si sa question ne l’avait pas troublée. Enfin, elle continua :

— Je ne sentais aucune douleur. Je ne me sentais pas du tout, d’ailleurs. Je n’avais plus conscience d’avoir un corps. Mon esprit se trouvait quelque part, comme en apesanteur, flottante. Des sons me parvenaient, mais ils ne résonnaient pas. Comme si les sons, aussi, flottaient avec moi. J’étais dans un espace clôturé qui avançait. Je ne savais pas où je me trouvais quand les odeurs me frappèrent avec intensité, violemment – surtout celle d’essence brûlée au contact du moteur. Une camionnette ! J’inspirai, profondément. J’avais cette soudaine envie de humer et découvrir chaque odeur.

— Oui, fit à ce moment-là une voix lasse qui provenait de l’intérieur de la camionnette, derrière moi, à ma droite.

Avec la voix, une odeur différente me parvint – de sueur, de viande, du tabac. Je m’élançai captivée par le miasme et je me trouvai devant la source de cette attirance, choquée de découvrir que j’étais devant le visage d’un homme. Lui ne me voyait pas et continuait sa conversation téléphonique. Ensuite, une autre bouffée, légèrement différente. Ils étaient deux. L’un conduisait la camionnette pendant que l’autre était assis sur le siège d’à côté.

— C’est bon ? demanda une voix à l’autre bout du fil, voix que j’entendais parler dans ma tête.

Je ne sus pas comment je devrais prendre cette chose, mais la voix poursuivit sans me donner de répit pour réfléchir :

— Vous l’avez ?

— Oh que oui, chef ! C’est fait !

Cette voix aussi prit le même chemin et la discussion se déroulait maintenant complètement dans ma tête. Mais, je ne l’imaginais pas, je l’entendais. Je commençais à me demander comment je pouvais me trouver à l’avant de la camionnette, regardant les deux acolytes, tout en étant invisible pour eux. Et comment étais-je arrivée ici ?

— Bien ! Vous savez ce qui vous reste à faire…

Les sensations me revenaient par fractions. Je commençais, vaguement, à prendre conscience. Un bourdonnement continu, un fourmillement et une sensation d’effondrement furent suivis d’une impression d’enfermement. Toute cette liberté de mouvement que j’avais auparavant avait disparu. Je pris conscience de chaque cellule de mon corps et j’entendis le vrombissement léger fait par mon organisme. Ma peau commença, au début, à se réchauffer dangereusement et la température augmentait à chaque battement de cœur. Le pouls s’accéléra et mes tempes commencèrent à battre le rythme d’un tambourin infernal. Tout mon organisme s’activa comme à un signal. Je sentais tout mon corps à l’instant; était étendu et avançait, courait, vers l’arrière, vers une destination précise à la même vitesse que la camionnette.

J’ouvris péniblement les paupières et une lueur me blessa. La lumière du soleil passait à travers les vitres arrière de la camionnette et je vis le rayon se transformer dans quelque chose qui ressemblait à un arc-en-ciel, mais son spectre dépassait les sept couleurs humainement connues. Je fermai les yeux et je les rouvris ensuite, désireuse de vérifier que toute cette beauté était bien réelle.

— Oui, chef ! proféra la voix en rigolant vers la fin.

Un sentiment de panique me fit sursauter et un voile rouge tomba et m’assombrissait le regard. Mon cœur s’arrêta soudainement de battre, mon pulse se fit insaisissable et la température de mon corps commença à descendre.

La camionnette s’arrêta et brusquement les portières arrière furent ouvertes. Je sentis la lumière du soleil me blesser – mes paupières fermées ne me servaient apparemment à rien, car je sentais le blanc de mes yeux s’enflammer et mes pupilles devinrent incandescentes. Inconsciemment, je me tortillai de douleur et un faible gémissement sortit de ma poitrine. Je voulus protéger mon visage avec le bras, mais une chose froide et raide m’empêchait. J’étais clouée sur un brancard, les poignets et les chevilles attachés avec de lourdes menottes métalliques. À ce moment-là, les deux hommes attrapèrent le brancard et le soulevèrent en le balançant en même temps de droite à gauche.

— On dirait qu’elle remue encore, dit la voix rauque en tirant un morceau de tissu sur mon visage et le couvrant complètement.

— Arrête de te faire un film ! Nous, on a fini ! On la dépose, et puis…. Qu’il se démerde ! répondit l’homme à voix lasse.

— Tu crois qu’elle ne devrait pas déjà être morte ? lâcha, interrogateur, le premier à l’adresse du deuxième. Tu as bien vu l’accident… le bus lui a carrément roulé dessus ! Tu l’as vu bouger, toi ?

— Non !

Des pétales de roses blanches se mélangèrent avec des portraits, un peu plus loin sur l’avenue… D’un regard vers la droite j’aperçus un clochard, à plat ventre avec une pomme à la main… La lumière verte du feu de signalisation, devant le passage piéton, réfléchit dans la lumière du soleil… L’ombre du bus rampait vers le passage piéton et occupait le couloir étroit qui se trouvait devant moi et sur lequel, étrangement, personne n’osait s’avancer… Pourtant le feu était vert… La noirceur s’avança rapidement en obscurcissant l’étroit passage et je me dépêchai d’arriver de l’autre côté avant que… Un cri, un grincement, et le crépuscule occulta la lumière que je voulus attendre dans mon empressement, à l’autre bord…

— Depuis quand es-tu médecin toi ? rouspéta la voix lasse en expirant bruyamment vers mon visage. Tu n’es que mon assistant.

— Depuis quand j’ai cette blouse, répondit-il d’un rire rauque. Bah ! Qu’est que j’en ai à foutre ?

— Oui ! Arrête de te poser des questions. Ça fait toujours mal à la tête de trop réfléchir !

Ils continuèrent leur chemin en portant le brancard sans finesse, le balançant de droite à gauche et heurtèrent une porte.

— Qui est-ce ? demanda une voix aigüe.

— Une livraison ! Pour notre chef !

— Qui est votre chef ? exigea la même voix, perturbée.

— Sergent Marcus !

— Attendez ici ! Ne bougez surtout pas !

La sonnerie du téléphone retentit deux fois et une voix pressée répondit :

— Oui !

Je reconnus la voix d’avant, celle qui avait porté la première conversation téléphonique à l’intérieur de la camionnette.

— Sergent Marcus ? demanda la femme.

— Oui, c’est moi !

— Apparemment, il y a une livraison pour vous…

— Bien ! dis-leur d’attendre. J’arrive !

— Il arrive, répéta la femme en posant le combiné. Mettez-vous sur la droite, ne restez pas devant la porte !

Le drap encore collé à mon visage j’osai ouvrir les yeux, mais aucun autre muscle ne voulut bouger. J’étais figée dans un état cataleptique de peur. J’entendais tout ce qui bougeait dans la salle où je me trouvais et je pouvais même distinguer les battements de cœurs, le souffle, les respirations. Par-dessus tout, il y avait les odeurs ! Une odeur de sang flottait autour de moi, mais je ne m’attardai pas ! Il y avait autre chose qui m’attirait. Une faible odeur, lointaine, sinuait. Un parfum qui me semblait connu, mais que je n’arrivais pas à définir. Il était sucré avec une note légèrement florale de bergamote délicatement caféinée, profonde sans être lourd avec une pointe épicée de basilique finement relevée par une senteur boisée, de cèdre, et enfin mes narines se réchauffèrent étrangement à l’odeur du benjoin. Tout ce mélange me fit penser à Pegasus aspergeant Olympia d’une pluie de lumière avant d’être transformé en constellation.

Je voulais réfléchir plus à cet arôme, mais des pas s’approchèrent et un mélange écœurant de sueur et d’ail me fit presque vomir. Je me concentrai et fis tout ce qui restait en mon pouvoir pour ne pas bouger.

Une main arracha brusquement le drap sous lequel j’étais cachée et l’odeur m’étouffa.

— Oh ! explosa la voix à senteur d’ail. Elle est entièrement recouverte de sang !

— Vous nous avez dit de ne pas la toucher, chef ! répondit l’homme à voix lasse.

— On l’a touchée quand même, dit le deuxième en retrouvant son rire rauque.

— Quoi ? cria leur chef.

— Eh! Bée ! Quand on l’a posée, sur le brancard, se rattrapa-t-il rapidement.

— Tu es con ! marmonna son collègue, dégoûté.

— Bon ! C’est fait ! Suivez-moi ! gronda leur chef, sentant l’ail.

Le brancard fut relevé sans ménagement et je fus portée vers un escalier qu’ils empruntèrent. Mon corps glissait de tout poids vers le bas pendant que les menottes attachées à mes mains et pieds et fixées au brancard me blessaient la peau. Je sentais leur frottement me râper continuellement en allant et revenant sur mes blessures à chaque marche descendue. Mais, je ne ressentais pas une once de douleur.

Ils continuèrent tout droit, après avoir descendu l’escalier, et j’entendis la voix de leur chef s’élever.

— Ouvre-moi la porte ! Je prends la pièce nº 3 ! J’ai un interrogatoire !

— La pièce nº 3 est déjà prise, monsieur, répondit une autre voix après avoir fait une légère pause comme pour vérifier la disponibilité. Par vous, d’ailleurs.

— Bien, je prendrai le nº 4 alors.

Un bruit grinçant – une porte en fer. L’atmosphère se changea et un courant d’air frais releva finement les coins du drap qui me couvrait. Ils descendirent encore 20 marches et après avoir ouvert une autre porte en fer, ils jetèrent le brancard par terre et sortirent tous les trois. Une clé tourna dans la serrure, et ils s’éloignèrent à grands pas.

J’attendis seule, les plus longues heures que je n’eusse jamais vécues, en écoutant les alentours grouillant de sons. Avec obstination, j’essayai de m’accrocher à ces sons, je me forçai à saisir les détails qui pouvaient m’aider à comprendre. Je voulus détecter une odeur connue, mais cela me fut impossible. J’essayai de bouger, me détacher – sans résultat. Cette anxiété, cette crainte bloquaient mes muscles – apparemment, je n’avais pas trouvé la solution qui me libérerait, pas encore.

Au bout d’une incommensurable attente, j’entendis un grincement lointain suivi d’un bruit de pas qui s’avancèrent dans ma direction et s’arrêtèrent devant la porte. Après qu’ils s’attardèrent pendant quelques secondes, les mêmes pas continuèrent vers la gauche en claquant durement le béton et s’arrêtèrent, un court moment, quand le bruit d’une clé tournée dans la serrure fut suivi par le crissement désagréable d’une porte. La personne ne s’arrêta pas après avoir passé la porte et continua quand un bruit sec, métallique, interrompit le silence. Après, les pas changèrent de direction en s’avançant dans ma direction.

— Voyons voir; qu’est ce que ça a donné, dit la voix et je reconnus celle de l’homme avec une haleine à l’ail : Marcus. Hum, apparemment ceci ne s’est pas passé comme prévu. Devrais-je leur divulguer ? Je suis impressionné, mais je garderai cela pour moi.

Il fit encore deux pas, un bruit sec ; quelque chose de lourd tomba et le fit reculer d’un pas.

— Eh, merde ! dit-il à voix basse. Hé ! Réveille-toi ! Je sais que tu m’entends ! continua-t-il relevant légèrement la voix.

Un grincement différent, un gémissement et encore ce bruit de sac tombant.

— Ça va mieux. Bien. Regarde-moi ! Ne t’avise pas de faire un mauvais geste ! Sinon, tu vois cela ? Ça t’achèvera avant que j’aie besoin de faire un mouvement ! C’est bien ! Tu viens avec moi à présent ! proposa-t-il.

Il fit demi-tour et j’entendis la porte.

Dans le couloir, en se rapprochant de la pièce où je me trouvais, je distinguai deux pas différents : Marcus était suivi de quelqu’un d’affaibli et les pas de cette personne étaient plus légers. Il tourna la clé dans la serrure et la porte s’ouvrit.

— Assieds-toi là !

Ordonna-t-il, et les pas tout en boitant, passèrent près de moi et puis s’arrêtèrent.

— Comme ça, dit-il alors qu’un léger clic se fit entendre, je me sentirai en sécurité. Quoi que ! Je suis sûr que tu seras plus intéressée par autre chose en pas longtemps.

Une nouvelle odeur. L’odeur… il y avait quelque chose dans ce deuxième arôme qui me dérangeait, me brûlait légèrement la langue, mais il y avait une autre aussi, indéfinie, qui m’arrêtait. Je refermai les paupières, me concentrant sur ces énigmes.

Marcus s’approcha de moi et d’un trait arracha le drap qui me couvrait. J’entendis un hoquet derrière Marcus qui rigolait, content.

— Ha ! Tu ne t’attendais pas à celle-là ! Eh, oui, c’est bien elle. Mais celle qui est là n’est plus ta copine, mais ton ennemie ! On va la remettre sur pieds. Je crois qu’elle aussi est prête !

Il me détacha les pieds en premier et après les mains. Je gardai mes yeux fermés et je ne bougeai pas. Mon instinct me disait de lui sauter dessus, par surprise, rapidement, mais j’eus peur et je ne fis rien. La gifle qu’il me donna me brûla avec sa haine et je voulus répliquer, mais finalement, de crainte, je ne fis rien. Il me souleva et m’installa durement sur une chaise, m’attachant les mains derrière le dos. Je laissai ma tête tomber, le menton collé contre la poitrine et j’attendis.

— J’espère que ce ne sera plus long, continua Marcus. Lève ta tête ! aboya-t-il et une autre gifle m’explosa à la joue.

— Non, ne faites pas ça !

Je levai la tête et j’ouvris les yeux, m’attendant à trouver devant moi le visage de celui que je haïssais déjà. Il était comme je m’y attendais : grand, bouffi, avec les cheveux châtain clair et les yeux de rongeur d’un coloris noisette, petits et fourmiliers. Son regard rampant se posa sur moi et me fit penser à un reptile. Il aurait pu me donner la chair de poule, me faire peur, mais je commençais à comprendre qu’il ne méritait pas un tel honneur. Je redressai ma tête et je le regardai droit dans les yeux ; il n’était pas du genre à aimer la franchise, je risquais encore une gifle. Et alors ?

— Ha, ha, ha !

La claque qu’il me donna eut la « spontanéité » d’être suivie par son rire con.

— Toi ! Tu ne sembles pas effrayée du tout, dit-il en s’éloignant.

Un léger bruit, un frottement le long du mur à l’extérieur de la pièce me distrairaient de sa question. J’étais convaincue qu’il y avait quelqu’un dehors. La personne qui se trouvait à l’extérieur de la pièce longea le mur en s’approchant dangereusement de la porte. Cette personne ne pouvait pas être un de ses acolytes. Mais, qui était-ce ? Marcus continua à m’épier, attendant ma réaction.

— Je ne le suis pas du tout, finis-je par articuler la tête ailleurs.

Un sentiment bizarre, que je pouvais qualifier de joie, partit du centre de mon corps, me survola l’échine et se transmit dans chaque cellule à travers mon système nerveux.

— Ce sera bientôt fini ! Vous – toutes les deux – allez rejoindre nos rangs rapidement, mais sous une autre forme… Nos équipes de recherche ont besoin de rats de laboratoire, ça suffit avec les expériences sur les nôtres…

— Toi, continua-t-il en se retournant sur ses talons, Tyrone a un peu de mal à nous écouter, mais avec toi en guise d’otage et en t’administrant le même traitement, il ne pourra plus nous échapper.

— Ah !

Cette voix me fit tourner la tête et je vis, à ma grande surprise, un visage que je regardai au début avec circonspection. Cette brulure me revint encore, mais, quand la fille me sourit timidement, le film se déroula à l’envers et je compris qui elle était : Vera ! Que faisait Vera, ma copine, ici ? Pourquoi ?

Je ne finis pas ma pensée, car le frottement dehors s’approcha encore et un autre visage, indistinct, surgit de tréfonds de ma mémoire et l’image d’une pluie d’étoiles avec son odeur parfumée au benjoin explosa à l’intérieur de ma tête. Des morceaux éparpillés d’anciens souvenirs se regroupèrent rapidement et se collèrent comme de clichés dispersés de photos en sépia et formèrent un film qui se déroula en play-back dans ma tête. Ce film prit toute la place de ma vision et tout ce qui m’entourait disparue étrangement.

— Comme ça, on aura deux Infectores1 à la chasse des… inhumains, comme toi… Ha ! Ha ! Ha !

L’air me râpa la joue quand son bras gifla Vera.

— Comment ? dit Vera, en se retournant vers moi, le regard interrogateur. Que veut-il dire ?

— Tu n’étais pas au courant ? Tyrone ne t’avait rien dit ? Pourtant, il le savait, lui… Ah, j’ai oublié ! Il n’a pas eu le temps pour ça. Ça veut dire que… toi non plus… Ça ne m’étonne pas de lui. Flyer croyait qu’il allait me cacher assez longtemps ton existence, une aberration comme lui !

« Flyer » ? Et Sasakawa… Marcus ne connaissait pas son vrai nom ? Moi, si ! À présent, je me souvenais de lui. Marcus poursuivait son monologue, mais les mots n’arrivaient plus jusqu’à moi. Ils restaient en arrière et à chaque fois qu’ils avançaient vers moi, une barrière les renvoyait encore là d’où ils étaient venus. Les souvenirs tournèrent dans ma tête, je vis son visage et enfin, je compris que ma vie d’avant avait trouvé un sens. Je ne savais pas ce qu’il était, je ne savais pas d’où il venait : ses origines, ses parents, sa vie – rien. Mais une chose était certaine, c’est lui que je cherchais.

Marcus s’arrêta soudainement dans son discours et se retourna, le visage dégoûté, vers la porte d’où les pas furtifs qui s’étaient approchés auparavant s’éloignèrent à présent et plusieurs voix résonnèrent. Marcus jeta encore un regard vers nous et s’éloigna en direction de la porte s’en attardant devant, écoutant.

Je distinguai des pas s’approchant, courant, des armes se braquant, des voix se transformant en cris d’angoisse, et je me surpris à penser que celui qui était là, près de la porte auparavant, il y était pour quelque chose. Dans mon cœur, j’espérais que mon calvaire s’approchait de sa fin, mais je ne voulais pas qu’il se fasse prendre !

Marcus se figea près de la porte ; ses mains étaient plaquées dessus et il retourna rapidement son visage vers nous – je vis la peur le défigurant et sa bouche se modifia dans une singerie grotesque.

Les cris continuèrent, les demandes à l’aide aussi, mais apparemment, ceux qui attaquaient étaient plusieurs et les autres étaient démunis. Marcus attendit quelques secondes encore, l’oreille collée, quand le bruit s’arrêta, et après nous avoir jeté un autre regard perfide, il ouvrit silencieusement la porte.

Un autre bruit, furtif ; un déclic suivit par un grincement de verre frôlant le métal l’encastrant et le miroir qui se trouvait sur le mur arrière glissa vers la droite, dans un mouvement continu.

— Tu voudras, peut-être, réviser ta dernière requête ! dit-il de sa voix soyeuse et, en soupirant, mes muscles se détendirent et l’espoir grandit en moi.

Marcus se crispa devant la porte, s’accrochant à la poignée, le regard fixé sur celui qu’il haïssait le plus au monde et de toute son existence. Ses mains, furtives, se glissèrent chercheuses le long de ses pantalons. Ce mouvement rampant de ses doigts me donna la chair de poule, sans pouvoir définir vraiment ma motivation.

Le grincement du verre en coulissant continuait, imperturbable, lentement et comme un rideau de théâtre dévoila ce qu’il cachait de l’autre côté. Une bouffée d’air enfermée et sentant le moisi remplit la pièce. Une main se posa sur le rebord et d’un bond le corps fut de ce côté. Le saut se fit léger et les pieds touchèrent à peine le sol en se posant. Je me concentrai sur cette apparition en tentant de mieux comprendre le but de cette tournure et je fus étrangement surprise quand le visage de Vera s’illumina d’un coup. Je plissai les yeux, tournai ma tête et découvris, à ma surprise, un visage peu connu. L’homme se précipita vers la chaise où Vera était assise et arracha à mains nues les chaines maintenant ses menottes. Il se jeta sur elle, la prit dans ses bras et la serra, un peu trop fort, contre lui. Elle se cacha le visage dans le creux de son cou et soupira, émerveillée. Au bout de quelques longues secondes, Vera releva sa tête et me regarda, je dirais un peu gêné.

Je scrutai encore Marcus ; il aurait souhaité en finir avec son ennemi qui le mortifiait, mais il avait peur, je le sentais. Il ne voulait pas risquer sa vie – il n’était pas sûr qu’il puisse faire l’affaire, qu’il puisse tenir le coup. Un cri soudain suivit d’un autre grincement et Marcus se figea avec son bras droit suspendu en l’air ; sa main gauche descendit plus bas, encore plus bas, se glissa vers l’arrière de ses pantalons, et dans un cri sauvage elle resurgit. Dans un dernier effort, dans un ultime spasme, la tête retournée vers l’arrière en me jetant un dernier regard, la salive coulante des recoins de la bouche, il balbutia des mots incompréhensibles, tout en s’abaissant vers le bas.

— Veux-tu toujours que je lance ma traque ? continua-t-il, mon bien-aimé, et je voulus m’envoler vers lui et l’élancer.

J’imaginais encore son visage, car je n’entendais que sa voix – le dos de Marcus l’occultant sans que je puisse voir sa figure séduisante. J’essayais d’avancer vers la porte, bouger la chaise, sauter avec elle pour m’approcher un peu de plus.

Dans mon élan, en m’élançant, la chaise tituba et glissa sur le côté et tout mon poids la fit pencher. Je perdis l’équilibre. Je me trouvais, à terre, sans pouvoir bouger. Dans mon empressement sans m’en rendre compte, dans ma chute, apparemment une chose se passa. D’un coup, je pris conscience que j’avais mal. Mon bras droit me brûlait autant que je voulus l’arracher pour stopper cette douleur. La souffrance était immonde. Elle était incompréhensible, inconnue et imprévisible. Avec peine, je détournai la tête vers la droite et je vis, comme dans le brouillard, un fil rouge, brillant comme de la soie, qui descendait du plafond en serpentant, et ne s’arrêtait qu’à l’endroit où mon bras était serré dans la menotte. Avec ce qui me restait de mes esprits dissipés, je compris ce que cette chose représentait. Hoquetant, ma tête pivota et dans un effort ultime mes dents attrapèrent et tranchèrent le lien qui m’attachait au supplice. Le goût du sang me remplit la bouche. Ma tête tomba presque explosant sur le béton.

Le silence s’installa.

Des pas surgirent et s’approchèrent à grande vitesse, relevant mon corps que je sentais à peine.

— Oh, quelle atrocité ! dit une voix que je reconnus surprise dans mon délire.

Et je continuai à être transportée quand mon porteur s’arrêta, non sans soupirer, après avoir fait que quelques pas. Ses mains fouillèrent ; je les sentis, me toucher de temps à autre, comme si elles cherchèrent une chose précise sans la trouver, continuèrent.

— Arrête Tyrone ! s’éleva la voix énervée. N’y pense même pas ! Tu feras bien de t’en aller !

Et les mains me posèrent, avec aisance sur quelque chose de froid.

— Que vas-tu faire, à présent ? dit l’autre voix.

— Ne t’inquiète pas pour moi…

— Ce n’est pas pour toi que je m’inquiète ! insista la voix en grondant dangereusement.

— Ah, non ? Pour qui alors ? Hein ? Dis-moi pour qui ? (L’homme, car cette voix connue appartenait à un homme, était agacé à présent.) Tu aurais dû penser avant que tout commence ! Tu aurais dû agir en responsable ! Tu feras mieux de t’en aller maintenant. Je m’occuperai d’eux. Prends Vera, mais fais attention ! Tu devras te trouver une bonne planque. Ce ne sera pas facile pour toi ! Ils vont te traquer ! Vas-y, je te dis ! Le temps presse !

Et l’homme me jeta sur son épaule, empressée. Me trouvant avec la tête en bas, une envie soudaine de vomir me prit et, sans réfléchir, ma bouche s’ouvrit et un flot de sang coula. Il me posa inquiet sur mes pieds, prit ma tête entre ses mains et en ouvrant délicatement mes paupières de ses doigts, il me parla :

— Alma ! Regarde-moi ! Oui, essaye ! C’est bien !

J’ouvris les yeux, et son visage inquiet me sourit.

— Sasakawa…

— Oui, c’est bien moi, dit-il en souriant. Je suis content, tout est passé à présent.

— Estrange, dis-je dans un souffle. Où est-il ?

Sasakawa se racla la gorge en essayant de parler normalement :

— Juste là !

Son regard glissa de moi vers mes pieds, en me désignant l’endroit où, à ma grande peine, je vis le corps tombé. Mes mains se posèrent instinctivement sur ses joues, et je pivotai sa tête vers moi. Je remarquai son regard figé à présent et son sourire transformé dans un rictus. Une ombre bizarre, violette, se prolongeait sous sa peau en modifiant la couleur que j’aimais tant.

— Que s’est-il passé ? fis-je presque sans voix. Il ne peut pas mourir !

— J’ai essayé de comprendre, répondit-il avec chagrin, et tout ce que j’ai trouvé c’est ça.

Sa main se releva et ouvrant ses doigts il me montra. Je compris alors le dernier geste de Marcus. Ce que sa main dans un ultime et sordide mouvement avait réussi à accomplir. Une seringue, à moitié vidée. Je regardai Sasakawa, sans pouvoir lui demander ce que ça pourrait être.

— Il faut l’analyser pour être sûr, mais je crains que ce soit encore une trouvaille à Marcus, dit-il en grondant. Il faut y aller, par contre. En pas longtemps, il fera jour et nous aurons du mal à nous camoufler. Nous ne devons pas être en retard. Je me vois mal passer une autre journée dans ce pays !

— Que dis-tu ? Où veux-tu aller ?

— Au Japon ! On sera en sécurité là-bas ! Tu peux marcher ? Je prends Estrange – ils arrivent. Prendrons l’autre sortie – par où est arrivé Tyrone! Suis-moi !

— Mais… je ne peux pas aller au Japon ! vociférais-je, et mon regard se fixa avec ardeur sur le visage de plus en plus déformé — symbole de ma passion dévorante.

— Es-tu sûre ? dit Sasakawa en suivant mon regard, et souriant.

— Hum… et mes parents ? continuai-je en tendant ma main, caressant la joue brûlante.

— Dans la vie, il ne faut pas seulement faire de choix, dit-il en gloussant, il faut les assumer aussi. Décide-toi !

Et sans plus penser, sans réfléchir, je suivis mon instinct et je fis un pas vers avant, je pris sa main battante en disant :

— Allons ! Le temps presse, tu as raison !

De l’autre côté du miroir, un couloir nous mena directement vers une porte qui donnait dans une arrière-cour où une voiture noire avec les phares éteints nous conduisit, à une vitesse angoissante, directement à l’aéroport.

L’homme se racla la gorge ne sachant si elle avait vraiment fini son récit.

— Il n’est pas sérieusement blessé, j’espère ! Dis-moi oui ! Je ne vois pas de blessure apparente, dit-elle, et ses mains touchèrent mon épaule du bout de doigts. Sa peau a changé, elle recommence à retrouver sa belle couleur.

 

 

« La jeune femme s’assit près de moi et le matelas s’enfonça à peine en recevant son poids léger. Sa main s’attarda sur mon épaule et je sentis son toucher profondément, comme une dague en plein cœur.

Mes vêtements n’existaient plus et apparemment j’étais allongé et couvert seulement de quelque chose qui s’arrêtait à ma poitrine. Je sentis l’odeur du coton, mais pas celle de l’hôpital. Ma peau était glacée en comparaison à la sienne et je ressentis la mienne se réchauffant à son contact.

Elle continua son périple descendant sa caresse le long de mon bras et posa sa paume à l’intérieur de mon coude – sa chaleur brûlante passa à l’intérieur de mes muscles remontant vers mon cœur, l’inondant ; mes doigts se raidirent tellement la chaleur était forte.

Elle soupira et sa main descendit jusqu’au bout de mes doigts. Je sentis une pression sur eux ; quelque chose voulait défaire mon poing serré, mais cette chose ne serait jamais plus forte que mes griffes. Je pourrais l’écraser juste en pressant un peu ; pas trop d’effort pour moi, juste assez. La chose s’immisçait, était persistante, me chatouillait avec obstination pour la laisser passer. Je ne voulais pas. Je pouvais lui montrer que je ne voulais pas ! Mais je sentis encore ses doigts me caresser le poing serré et sa main fit le contour et ses doigts se resserrèrent par-dessus en formant un autre poing – un poing qui pressa doucement le mien à présent.

Elle soupira et balança légèrement sa tête et ses longs cheveux se frottant à mon couvre-corps résonnèrent comme des happements. Une mèche s’éloigna et toucha légèrement mon bras au niveau du coude – je perçus comme une légère égratignure.

Un poids soudain sur ma poitrine et cette odeur étrange me brûla les narines. Ma bouche voulut s’ouvrir à la recherche d’un peu d’air frais, mais mes mâchoires se dérobèrent à la demande et s’enclenchèrent dans un mécanisme impossible à dominer.

Sa tête, posée sur ma poitrine, me touchait le visage avec son sommet. Sa respiration était brûlante et me heurtait à chaque expiration. J’avais l’impression qu’en inspirant, elle se nourrissait de mon arôme. Je sentais ses paupières se fermer à chaque inspiration et prolonger le moment en gardant l’air dans ses poumons le plus longtemps possible comme si elle avait fait de l’apnée. Elle se pelotonna à moitié sur ma poitrine, continuant à m’observer, insatiable. Hésitants, les mouvements de ses doigts continuèrent d’explorer.

— Sa peau est pâle et souple…, sa voix n’était qu’un murmure.

Son visage était maintenant à quelques centimètres du mien ; je ne pouvais pas reculer. J’étais incapable de bouger, et elle ne le fit pas non plus. J’aurais dû reculer devant cette soudaine proximité, mais je ne voulais pas. Je voulais sentir son approche, son haleine florale m’envahir.

— Je t’aime, Estrange. Depuis que je t’ai rencontrée la première fois… Je t’ai toujours aimée, d’ailleurs, je crois, murmura-t-elle à mon oreille.

Je n’arrivais pas à concevoir son visage, sa silhouette, la couleur de ses cheveux ou de ses yeux. Rien ! Elle m’était inconnue ! Mais elle était triste. Je m’imaginais l’expression de la jeune femme en prononçant ces mots. Je n’avais encore jamais entendu mon prénom prononcé avec une telle ferveur. J’aimais la façon dont il sonnait – même si je ne voyais pas ses lèvres se mouvoir à ce moment-là. Je voulus l’entendre encore…

— Estrange, répéta-t-elle comme si elle avait entendu le fond de ma pensée.

Je m’identifiai dans une voiture, la main sur le volant… J’entendis encore cette voix prononcer mon nom. Mon désir de la voir devenait de plus en plus fort.

Des pas s’approchèrent et s’attardèrent près de mon tombeau. Les mêmes pas qu’au début.

Elle se redressa à moitié et retourna le visage vers le nouveau venu.

— Qu’a-t-il ?

— Les recherches n’ont rien donné de plus.

— Nous sommes ici depuis des mois ! se plaignit-elle. Va prendre combien des mois encore ?

— Oui, je sais, répondit faiblement l’homme. J’aimerais pouvoir dire que c’est fini, mais….

— Comment ça ? Vous ne savez pas ? Vous ? Sasakawa disait…

— Malheureusement, ce qu’espérait Sasakawa… Je ne sais pas quoi faire. J’ai essayé toutes les combinaisons possibles et surtout impossibles, dans son cas. Mais, ça n’a rien donné ! Comme tu vois ! Si nous retirons la perfusion, il redevient comme Sasakawa l’avait trouvé là-bas – une dépouille. La perfusion est la seule chance de le garder en vie, même s’il est ensommeillé ; malheureusement, le sang pur que j’ai administré ne le guérit pas ! Il le maintient seulement dans cet état de… comment dire… d’attente. Il est figé !

— Mais, comment est-ce possible ?

— Il a été empoissonné. Ce qui lui avait été injecté contenait quelque chose… Je n’arrête pas de me demander, ce que cela pouvait bien être… Seulement le sang d’un tueur pouvait inverser le processus de régénération. Les analyses ADN ne sont pas encore finies. Je dois encore faire d’autres calculs. Je vais finir par trouver la solution et sa demande du temps, beaucoup de temps, j’ai peur.

La fille se leva d’un bond et après une courte réflexion, elle s’éloigna en demandant, pressée :

— Où pus-je trouver Sasakawa ?

— Il est dans le jardin. Il médite. Il savait que tu voudrais le voir après notre discussion. Il m’a dit que tu peux y aller ; il t’attend.

— Merci, Maître, dit simplement la jeune femme et fit encore un pas, s’éloignant plus de moi, puis s’arrêta soudain et fit demi-tour. Elle se rapprocha, me caressa le visage de ses doigts satinés, et murmura : Attends-moi ! Ne pars pas sans moi !

Sa voix douce résonna dans mon esprit et sa demande se grava dans mon âme.

« Que faisais-je ici ? Où étais-je ? »

Et cette fille, qui était-elle pour me demander une telle chose ? J’avais la faible impression de connaître son arôme, son parfum me revenait, en vagues, du fond de ma mémoire, mais les souvenirs n’arrivant pas à leurs fins… Je ne trouvais pas la réponse…

« Qui était-elle ? Qui étais-je ? »

Je ne savais pas où je me trouvais, mais elle n’était plus à mes côtés et ça, certainement, ne pouvait pas être le paradis. Pas sans elle. Moi je n’y avais pas droit… »

 

 

 

 

 

 

 

 

2

REPÈRES

 

 

 

La couleur du soleil n’était plus la même. L’œil rouge cyclopien sur un fond blanc et poudreux du ciel qui les avait reçus dès leur arrivée à l’aéroport s’était modifié, faisant place à un disque d’un coloris ivoirin, presque blanc. La température n’avait pas du tout augmenté même si l’hiver touchait à sa fin. Il faisait toujours morne et comme par miracle aujourd’hui, il ne pleuvait pas !

L’atmosphère était glaciale sur l’ile. Le vent soufflait directement de la Sibérie et cette période hivernale pouvait se prolonger jusqu’au mois de juin et il n’était que le mois de mars ! La chaleur du mois de juin était, pour Alma, lointaine, comme l’éveil d’Estrange…

Mieux qu’elle ne pense plus à ça ! Pas de cette manière… sinon, elle finira encore par se réfugier dans un coin perdu du jardin à repasser ses souvenirs en boucle…

Il lui manquait…

La maison principale, qui était aussi sa résidence, resta derrière ; maintenant, Alma se dirigeait vers le jardin. Ses pieds avançaient lentement dans la mousse qui recouvrait avec soin les recoins ombragés du jardin. Ce fait fait Alma de penser aux créateurs de ce jardin, désireux de garder le calme paisible, monacal, de cette retraite dans la montagne, et de préparer les invités qui le traverseraient à la cérémonie du thé.

Elle se disait qu’elle allait surement retrouver Sasakawa méditant, quelque part dans cet immense jardin. Chaque jour, Alma lui rendait visite en suivant un rituel compliqué pour elle, tout en respectant les règles de conduite de ce pays qu’elle avait commencé à aimer. Elle se disait qu’elle n’avait jamais rencontré de gens si dévoués et respectueux.

Et chaque jour qui passait, Sasakawa se trouvait à un endroit différent, donnait l’impression qu’il suivait un certain cheminement dans sa méditation et que dans son trajet il se rapprochait de plus en plus de la maison de thé.

Sasakawa avait confié de leur arrivage à Alma la copie d’un très ancien manuscrit écrit vers 1200 : Sakuteiki 2Le livre des jardins, en lui disant de profiter du jardin tout en essayant de le comprendre. Et, que le jour quand elle connaitra le sens caché de chaque représentation faite par les moines paysagistes en créant ce coin retiré d’univers, elle comprendra une autre caractéristique de la personnalité d’Estrange – qui avait aussi passé des années à méditer dans ce même jardin.

Au début, tout ce qu’elle arrivait à faire était de lire quelques lignes, puis avec le livre sous le bras, elle partait se balader à l’intérieur du jardin comme dans un parc. Alma examinait les arbres sans connaitre leurs noms. Les pierres étaient ramassées en des tas bizarres sans une autre raison apparente que, surement, qu’elles étaient là depuis toujours. Les fleurs et les arbustes les entouraient avec tendresse et trouvaient leurs places, à son enfantine impression, juste là où il le fallait pour remplir les espaces vides.

Puis, elle se sentit un peu stupide et voulut mieux comprendre et demanda au Maître de l’aider à déchiffrer tout ce message encore dissimulé. Et, en retour à sa demande, elle eut un autre livre. Mais la pensée qu’elle promenait ses pas, peut-être sur les mêmes traces laissées par les pieds d’Estrange auparavant, souffrirait pour continuer…

Selon ce deuxième ouvrage, elle réussit à décoder tous les éléments représentatifs du paysage japonais et comprit l’importance que les traditions shintoïstes et bouddhistes accordent aux arbres et à leur faculté de capter les flux célestes bénéfiques.

Le jardin était planté de pruniers et de cerisiers cultivés par les moines pour la beauté de leur floraison au printemps. Les érables poussaient librement, mais, pour que leur coloration automnale soit parfaite, leur ramure était éclaircie par la taille. Ses paumes touchèrent le tronc d’un cerisier et son regard s’émerveillera par la beauté de sa couronne fleurie et ses frêles rameaux montant vers le ciel.

Alma flânait dans le jardin et de saules et de pins l’accueillirent avec leurs feuillages persistants – leur intemporalité faisant d’eux les arbres de prédilection des jardiniers. Elle s’enfonça encore plus dans ce labyrinthe vivant, découvrant à chaque avancée de ses pas des nouveaux coins de paradis oubliés par les habitants du monde de vivants.

Une brèche parfaitement arrondie, avec un passage sous les branches croisées des deux cerisiers qui formaient une couronne en forme d’ogive, apparu juste devant elle. Ébahie par cette merveilleuse découverte, Alma avança dans une clairière qui paraissait parfaitement ronde. Le disque central était en mousse parsemée ici et là par des frésias, qui dépassaient à peine avec leurs clochettes colorées en tons pastel, et qui lui paressaient surnaturelles. Elle s’arrêta au bord, refusant d’avancer de peur que cette vision disparaisse dès qu’elle l’aurait touché avec la pointe de son pied.

Le ciel était d’un bleu étincelant et un immense nouage fumant se trouvait juste au-dessus de la clairière et donnait l’impression qu’il ressemblait à un dragon avec la gueule grande ouverte, prêt à l’avaler dès qu’elle aurait touché à son trésor. Une bourrade de vent fit le dragon éparpiller, séparant la tête et la queue du reste de son corps, et lui donna le courage d’avancer dans ce paysage féerique.

Elle fit quelques pas, s’arrêta au centre et regarda les alentours. Posa les livres sur la mousse et, en se relevant, Alma tendit ses bras comme deux ailles et commença à pivoter sur la pointe de ses pieds doucement. Elle pirouetta comme une toupie sur ses pieds, de plus en plus vite, et vit les cerisiers et les pruniers défiler sous ses yeux, suivis par les saules et les pins et le spectacle de quatre saisons l’éblouit. Oui ! Il n’était pas seulement question de beauté dans ce jardin. Tout était calme et le temps ne passait presque pas – il était figé dans une époque qui n’existait plus !

Alma ferma les yeux et sourit. Le vent léger s’arrêta brusquement après avoir envoyé ses boucles vers l’avant en lui couvrant le visage. Toujours les yeux fermés, Alma releva la main et repoussa ses cheveux. Après avoir inspiré longuement, elle rouvrit les yeux en grand.

Devant elle, à une dizaine des pas, dans un flou total qui s’étalait au centre de la clairière, se montra un disque opaque – semblable à un 45 tours géant – entouré d’une lumière azur, d’où naquit une forme. La contenance de cette forme devint de plus en plus perceptible ; ses contours s’épaissirent.

Alma recula d’un pas et scruta l’apparition qu’avait à présent une similitude humaine. La lumière azur qu’entourait cette représentation changea de teinte, devint turquoise, la forme vibra, et brusquement apparut…

La femme qui regardait Alma avec un sourire éblouissant était blonde; ses cheveux tombaient en boucles lourdes et parfaitement coiffées jusqu’à la taille et les yeux étaient d’un vert émeraude. Elle portait une robe longue, en voile satiné, coloris pêche, et tenait entre ses mains quelque chose qu’Alma ne distingua pas. La femme fit un pas, puis un autre, s’avançant vers Alma sans toucher la terre de ses pieds. Effleurant à peine l’herbe de la pointe de ses pieds, la femme flottait vers Alma, la matière diaphane de sa robe voltigeant autour d’elle et dès qu’elle fut assez près tendit à Alma ce qu’elle gardait entre ses mains.

Alma resta longtemps prolongée dans l’écoute des sons. L’apparition disparut de la même manière qu’elle avait fait son arrivée : brusquement, quand Alma avait cligné des yeux pour se tranquilliser qu’elle n’était pas l’objet d’une hallucination. Elle voulait se rassurer que la femme était « réelle » du moins, c’est tout ce qu’elle pouvait espérer qu’elle soit.

Maintenant, Alma se trouvait seule, ébahie, au milieu de la clairière en essayant de trouver quelque chose qui aurait pu témoigner que cette chose… eh bien, cette femme fut là.

Rien !

Et ce que la femme tenait entre ses mains et qu’elle avait tendu vers Alma avant de disparaitre, ne lui rappelait rien !

Comment se faisait-il que cette femme fût apparue ici ? Et à elle ? Qu’est ce que cela voulait dire ? La femme lui rappelait quelque chose… Ou peut-être quelqu’un ?

Ce qu’elle tenait entre ses doigts par contre ne lui disait rien – aucune information ne lui apportait cette boite en argent avec des incrustations filigranées, comme une grande boite à bijoux ancienne. La femme l’avait tendue vers elle comme si elle voulait la lui offrir en cadeau et son visage s’était changé à ce moment-là – il était devenu triste, comme rempli de chagrin laissé par le départ d’une personne qui lui était chère et qui était partie, mort ! Le visage de la femme était couvert de larmes qu’au début étaient comme des diamants étincelants, qui se ternirent, devinrent opaques et changèrent de couleur. Les larmes se transformèrent en des gouttes de sang et coulèrent le long de ses joues sur la peau tellement blanche que le sang paressait sombre… Les traces laissées par ces gouttes continuèrent vers son décoté, et tachèrent sa jolie robe à l’endroit où la femme avait quelque chose sur la peau, quelque chose qu’Alma n’avait pas bien distingué…

Le temps s’écoulait lentement et au bout d’une éternité, Alma se remit à marcher. Il fallait qu’elle voie Sasakawa ! Devrait-elle lui dire tout cela ? Cette manifestation à laquelle elle avait été témoin ? Alma faisait confiance à Sasakawa, mais elle se doutait que tout cela soit vrai et que ne soit pas uniquement le fruit de son imagination et qu’elle se rendrait ridicule en lui racontant ça ! Par contre, une idée ressurgit du fond de son être : peut-être s’était le fruit de cette apparition, mais, peu importait maintenant !

Elle avança sur un espace dégagé vers l’étang alimenté par un cours d’eau venant du nord-est. La mousse qui recouvrait la base de chaque groupe de pierres le confirmait – elle poussait du même côté pour les 5 groupes de 15 pierres arrangées en groupes de 2, 3 et 5 représentant les montagnes. L’étang représentait l’océan, et il était situé au sud d’après la position du soleil.

Elle faillit tomber en s’arrêtant brusquement, instinctivement presque, devant une forme compacte, marron, avec un aspect d’épiderme fripé, apparue devant. Une tortue ! Au bord de l’étang, la tortue se réchauffait tranquillement au soleil.

« Encore un symbole – celui de la longévité et de la stabilité terrestre », se dit Alma, en soupirant.

Le lac était considéré comme le point central du jardin ; sa surface plane mettait en valeur les berges et donnait de l’ampleur au jardin. Dans le livre était écrit :

« Ses dimensions et contours indiquent l’échelle et la forme de l’ensemble du jardin. Selon les règles établies dans le Sakuteiki… Où est-elle cette page ? » marmonna Alma en tournant plusieurs pages d’un coup. « À, voilà ! Donc, l’eau arrive de là », dit-elle à voix haute et se retourna et pointa avec le doigt vers l’endroit désigné : « par le nord-nord-est. La mousse et le soleil disent… oui, le nord-nord-est. Puis, elle contourne le pavillon de thé au sud et continue vers le sud-ouest. Oh, comme dans le vieux manuscrit ! Le lac doit être peuplé des carpes koïs et de tortues, surement. »

Un pont rouge, en bois, apparu dans la direction que son doigt pointait. Le pont évoquant la transition vers l’élévation spirituelle et rendant accessible l’île – le symbole du paradis. Sa courbure parfaite en demi-cercle suggère, par son reflet dans l’eau, le disque lunaire. Alma emprunta le pont – le passage purificateur – et atteignit, de l’autre côté, le paradis.

Depuis le temps qu’elle flânait dans ce jardin, aujourd’hui elle avait découvert d’autres merveilles, mais aucune trace de Sasakawa. Était-il déjà parti ? Ou, peut-être qu’il avait accompli son cheminement, et l’attendait près du pavillon ? Une impression d’accomplissement la fit penser que la discussion qu’elle aura, en peu de temps avec lui, ne sera pas comme les autres.

Après s’être épurée rituellement, en se lavant les mains et se rinçant la bouche avec l’eau d’un petit bassin en pierre qui se trouvait juste après le pont, Alma continua le long d’a roji3. Dès qu’elle s’approcha de la maison, la porte s’ouvrit et Sasakawa s’inclina et l’invita à l’intérieur. Alma s’inclina à son tour, enleva ses chaussures et entra par une petite porte.

De différents rouleaux se trouvaient accrochés sur les murs. Ses yeux se posèrent, attirés imperceptiblement, sur celui qui se trouvait devant l’entrée. Le poème magnifiquement rédigé sur ce rouleau l’intriguait. Il n’était pas écrit en japonais. Sa calligraphie était parfaite, gardant le style, mais il était en…

« Ce qui sont-elles à moi,

Argent, ou or, ou bijoux ?

Comment ont osé ils? Jamais

Égaler le trésor plus grand.

C’est un enfant ? Ils ne peuvent pas. »

Le regard de Sasakawa s’attarda sur les traits étonnés d’Alma et il sourit.

— Il est fabuleux ! Comment se fait-il ? C’est un Haïku4 ?

Alma désigna du menton le rouleau.

— Non, dit-il en faisant signe à Alma d’avancer, et indiqua l’endroit où elle devait s’asseoir. Tanka5 est une forme beaucoup plus ancienne de poésie japonaise que Haïku. En certaines périodes de l’antiquité, la poésie de cette forme était appelée Hanka6, ou poésie renversée, puisque la forme 5-7-5-7-7 dérivait de la conclusion. La forme courte d’une strophe, d’a choka7, est la suite d’expressions saines formant un poème japonais.

Alma commençait à s’impatienter ; elle voulait savoir comment c’était possible que Sasakawa ait enfreint une règle très stricte en accrochant cette calligraphie sur le mur. Les rouleaux sont souvent écrits par les calligraphes célèbres ou par les moines bouddhistes. Ils sont choisis pour leur convenance pour la saison annuelle, pour l’heure, ou pour le thème de la cérémonie en particulier. Les rouleaux calligraphiques peuvent comporter des énonciations bien connues et en particulier ceux liés au bouddhisme, de poésies, les descriptions des endroits célèbres, mais celui-ci… Non !

— Sasakawa, comment se fait-il ?

— Quoi donc ? répliqua-t-il en faisant semblant qu’il ne comprenait pas à quoi elle se referait.

— Tu sais bien! La calligraphie !

— Ah, ça !

Il s’approcha de l’endroit où tous les ustensiles de thé étaient posés. Il ne répondit pas. Sasakawa n’ajouta rien d’autre et Alma comprit que, conformément au rituel, elle devait attendre qu’il lui adresse la parole.

À l’intérieur de la maison de thé – dans une salle de 4 et demi Mate8 -, les nattes étaient placées dans un modèle circulaire autour d’une natte centrale. Alma évitait de faire un seul pas sur cette natte centrale (autant que possible); aussi bien qu’elle esquiva de placer la paume là-dessus en s’asseyant, car cette natte fonctionne comme un genre de table : les ustensiles de thé sont placés dessus pour le visionnement, et des bols de thé sont arrangés pour servir aux invités. Pour éviter de faire un pas de travers, elle marcha autour sur les autres nattes.

Alma s’assit en senzei 9 là, où Sasakawa lui avait indiqué, et attendit. Son regard suivait les doigts de Sasakawa dépliant le chakin 10. Pour la cérémonie de thé, Sasakawa portait une combinaison de kimono 11 et de hakama 12. Ses pieds étaient chaussés de blancs tabi 13. Ses mouvements suivaient une ancestrale technique et ressemblaient à une danse.

Des bols de thé profonds, qui gardent le thé chaud plus long temps, en laque de différentes couleurs et époques, étaient étalés devant elle. Le chariot à thé était grand et mince, fait en céramique, et son couvercle en ivoire était décoré de feuilles d’or – il servait à garder le thé. De ses longs doigts, Sasakawa, prit le godet de thé, toujours d’ivoire, et commença à écoper directement dans le bol avec de mouvements précis le thé qui se trouvait dans le chariot de thé. À la fin, chaque ustensile fut rituellement nettoyé dans un ordre précis et en employant des mouvements prescrits. Les ustensiles furent placés dans un arrangement exact, selon le rituel qui était exécuté. Quand le nettoyage et la préparation des ustensiles furent complets, Sasakawa plaça une quantité mesurée de poudre verte de thé dans la cuvette et ajouta la quantité appropriée d’eau chaude, battant le thé tout en utilisant les mouvements réglés. Le thé était prêt. Il tendit le bol à Alma, en s’inclinant et gardant toujours ce sourire encourageant. Touchant délicatement le bol, Alma prit un SIP 14, et murmura l’expression prescrite, remerciant, et gardant le bol entre ses mains posées sur ses jambes.

Le printemps était harmonieusement représenté dans la décoration intérieure de la salle de thé avec les rouleaux qui se trouvaient sur les murs et avec de chabana 15. L’arrangement traditionnel de fleurs japonais, chabana, a toujours été utilisé par les Maîtres de thé représentant le thé fleurit. Dans de grands vases étroits en céramique se trouvaient des branches fleuries de cerisiers et de pruniers. Dans leurs dispositions, les fleurs se penchaient invariablement vers elle, en lui faisant face.

Le thé servit par Sasakawa, était un usucha 16. Alma prit un kobukusa 17 et commença à croquer une tartelette. Elle se conformait à ce rituel, qu’elle pourrait dire qu’il faisait partie de son apprentissage de patience que Sasakawa avait essayé de la faire accepter pendant tous ces mois depuis quand elle était là.

Alma mâchait mécaniquement, ses pensées étaient ailleurs, son regard collé sur les vers du seul rouleau qu’elle arrivait à déchiffrer.

— Il te manque, affirma Sasakawa, soulevant légèrement la tête et la regardant du coin de l’œil.

Sa position en senzei était mille fois meilleure que la sienne. Ses décennies de pratique, des siècles même, donnaient l’impression à Alma qu’il était le modèle vivant d’une ancienne peinture qui se trouvait sur le mur de droite. Elle trouvait, en le regardant plus longuement, qu’il lui ressemblait vraiment ! Il ne bougeait pas, son bol était entre ses mains posées sur ses genoux.

— Il me manque, acquiesça-t-elle, et soupira en continuant à mordre encore un fragment du gâteau.

Elle mâchait consciencieusement et attendait en regardant dans le vide. Sa colonne se roulait et ses épaules lui faisaient mal en avançant vers l’avant. Décidément, elle n’avait pas assez de pratique ! Elle se reprit, et en étirant ses épaules, essaya d’avoir une tenue correcte – au moins.

— Oui, certainement. Il te manque.

Sasakawa se renfrogna et rapprocha de son visage le bol de thé qu’il gardait précieusement entre les mains. Inspira l’arôme, et bu délicatement.

Alma soupira et détourna encore son regard vers le rouleau, patientant.

— Certainement. Oui. Il me manque.

Finissant enfin son gâteau, Alma leva son bol de thé, et en le rapprochant lentement de son visage elle regarda son reflet dans l’eau. L’image noircie et difforme lui parut drôlement réaliste. Oui, elle devrait bien ressembler à quelque chose comme ça avec ses cernes formés par les nuits d’insomnie, avec l’espoir envolé de son regard et avec sa peur qui lui creusait de rides profondes sur le visage.

Le temps passa et toute sa joie avec lui.

Elle ne savait pas grand-chose de ses parents – Sasakawa s’en était chargé de lui donner des nouvelles d’eux toutes les semaines. Il remplissait bien son rôle en s’occupant de tout. C’était étrange, mais Alma ne pensait pas beaucoup à ses parents ; ils lui manquaient moins que la fac, ses cours, les profs et ses collèges. De Vera, non plus, elle ne savait plus rien. La vie là-bas, à Paris, continua son cours sans elle. Elle avait manqué le premier trimestre, et le deuxième était entamé depuis un certain temps, sans qu’elle y soit présente.

Ses parents… Pourquoi s’inquiétait-elle moins d’eux qu’auparavant ? Que s’était-il passé pour que les choses se déroulent ainsi ? Qu’avait provoqué son détournement soudain d’eux ? C’est vrai qu’elle n’avait jamais eu une très chaude relation avec eux, mais…. Pourquoi ? Elle ne les avait pas revus depuis que… hum, depuis qu’elle avait rencontré Estrange. Oui. Les choses se sont déroulées si vite après ! Elle ne s’était pas rendu compte comment l’apparition d’Estrange dans sa vie avait tout bouleversé ! Comment sa vie avait-elle changé! Et l’avait guidée sur un chemin différèrent, une destination inconnue.

— Hum ! fit Sasakawa, et en relevant son visage, Alma surprit son regard qui tentait de déchiffrer les pensées tournoyantes dans sa tête.

Il redressa ses épaules, but une autre gorgée, et fixa son attention sur le rouleau qui se trouvait accroché devant eux sur le mur.

— C’est un cadeau d’Estrange. Le Maître m’a permis de l’accrocher ici. Quand je lui ai montré le rouleau, sans lui dire de qui il provenait, le Maître m’a répliqué qu’en venant d’Estrange, je pouvais l’afficher là où je voulais. « Pour tout étranger que vous me montrerez, qui n’a rien d’un bouddhiste, je vous montrerai un bouddhiste que n’a rien d’un bouddhiste. Je ne vois pas pourquoi je le ferais subir les préjugés des autres quand moi-même je n’en ai pas. » Celles-ci ont été les mots du Maître et depuis tant d’années le rouleau est toujours là. Il ne subit pas le changement saisonnier dans la décoration de la salle de thé… J’étais assis ici, le jour quand il m’avait appelé et m’avait demandé de le rejoindre. Je ne l’avais pas revu depuis une dizaine d’années et j’attendais son coup de fil. J’avais deviné un changement. Mes méditations me projettent toujours dans l’avenir proche, et les changements que j’avais entrevus étaient tellement bien définis, que je pouvais presque les toucher dans ma vision. Je vis des choses terribles… à venir… des choses qui ne se sont pas encore arrivées, je le crains. L’avenir nous réserve une étrange surprise !

Son visage anguleux était légèrement levé, le menton pointait vers l’avant, et les yeux allongés entre-ouverts donnaient à son visage une expression rêveuse. Le teint émacié parvenait à peine à lui donner une expression vivante. Il semblait complètement perdu dans ses pensées, la tête ailleurs, bien au-delà de l’endroit où il se trouvait. Son corps n’avait pas changé de position, il était comme planté au milieu de la pièce – un arbre attendant que le soleil le réveille dès que le printemps serait là.

Au bout d’un temps indéfini, il soupira, les yeux toujours collés sur les vers du poème se trouvant devant lui, et il se leva presque de mauvaise grâce. C’était le signal que la cérémonie du thé était arrivée à ses fins. De ses fins doigts, il attrapa les ustensiles, les rassembla et les nettoya l’un après l’autre. Sans un mot, tous les deux quittèrent la maison de thé, dès que chaque objet fut rangé à sa place.

Ils traversèrent le pont, poursuivirent le même chemin qu’Alma avait emprunté en arrivant. Sasakawa avançait, les mains cachées dans les longues manches du kimono, la tête baissée et en marchant, ses pieds ne dépassaient pas l’ourlet de son vêtement.

De cette manière-là, avec Sasakawa à ses côtés Alma se sentait plus proche de lui que jamais – elle avait la forte impression qu’un certain lien les unissait. Elle était consciente que ce lien était leur amitié envers celui qui n’était pas là – Estrange.

— Je…

Alma essaya de s’exprimer, mais les mots se ressemblèrent dans un gros boulet qui refusait de sortir. Qu’allait-elle lui dire encore ? Qu’est-ce qu’il ne savait pas déjà ? Qu’Estrange lui manquait plus que tout au monde ? Que sa vie n’avait plus de chance sans lui ? Que son existence n’avait plus de sens ? Qu’elle apercevait l’énergie s’éparpiller pour rien ? Qu’elle se sentait nulle de ne pas pouvoir l’aider ? Et, que dans tout ça, quand elle pensait à lui au-delà de tous ces ressentiments, elle avait l’impression qu’il était encore près d’elle ? Pourquoi donc ? Qu’il était tout près d’elle, mais enfermé dans un endroit d’où elle devait le libérer ! Ce sentiment – qu’elle savait que faire – la faisait penser de plus en plus à partir.

Contrairement à tout cet attachement qui la faisait se sentir enchainé à lui, l’idée de partir prenait avec chaque jour passant un sens bien défini. Une solution à l’impasse dans lequel ils se trouvaient.

— Je sais, Alma, la coupa doucement dans ses réflexions Sasakawa. Tu penses retourner. Et j’ai déjà médité à ça. Je pourrais te dire que je ne crois pas que ce soit une bonne idée, mais, bien sûr, ça ne servira à rien, car tu es assez intrépide pour déterminer ton avenir et changer ton destin. Chose qui a déjà commencé, je le crains.

Il inspira longuement, sans la regarder, avançant vers le temple.

— Je ne peux pas rester sans rien faire, Sasakawa ! Le voir dans cet état depuis de mois me tue aussi ! Mon instinct me dit d’avancer et je voudrais partir le plutôt possible. Je ne peux pas te demander de m’accompagner…

— Arrête tes âneries ! coupa brutalement Sasakawa. On dirait entendre parler Estrange. Bien sûr que je vais t’accompagner ! Comment pourrais-je le regarder dans les yeux si quelque chose t’arrivait ? Que dirait le Maître si un malheur se passe ? Comment pourrai-je me regarder moi-même, après tout ? Je serais ton ombre jusqu’à ce qu’il sera de retour ! Je ne sais pas ce que tu as en tête, mais apparemment c’est une solution.

— Comment sais-tu à quoi je pense ? Et que cela peut-être une bonne solution ? dit-elle dans un souffle, et sa voix trahissait la joie commençant à apparaitre.

— Je n’ai pas dit que c’est une bonne solution, seulement, que c’en est une. Ce matin, je méditais justement avant ton arrivée, et j’ai aperçu que de ta détermination s’ouvrait un chemin qui pourrait l’extraire de cette situation sans issue dans laquelle il se trouve. Pour le moment, ne me donne pas de détails ; je te les demanderais dès que j’aurais fini ce qu’il me reste à faire. Je te prierai d’être patiente encore un peu. Je dois voir quelques personnes avant de partir. Si tu veux venir avec moi, tu es la bienvenue. Je dois rencontrer les hauts du clan.

— Oh ! Je ne veux pas m’imposer ! Ils ne me connaissent pas.

— C’est ce que tu crois – qu’ils ne te connaissent pas. Et puis, sans Estrange, le clan n’existerait plus aujourd’hui. Nous lui devons plus de choses que tu crois. Et Estrange n’est pas du genre à compter les services rendus, mais, nous, si. Je sais que c’est essentiellement son amitié envers moi qui l’a fait m’appeler à ton secours, et non pas parce qu’il s’attendait qu’on lui rend service. Je viens te chercher dès que j’aurais vu le Maître. Soit prête !

 

Moins de deux heures après leur départ, la voiture pénétrait dans la cité géante. Ils avaient quitté le temple enfui dans la montagne le matin très tôt sous une pluie triste et froide. Le chemin avait été long et le paysage commençait à changer progressivement en se rapprochant de la ville. Resplendissante de grandeur, la cité d’Edo les accueillait et changeait l’impression préconçue d’Alma comme que tout était petit au Japon – comme elle était portée à croire !

Un panorama presque extra-terrestre s’offrait à ses yeux et Alma demeura impressionnée par cette ville qui s’étendait sans fin sous un ciel azur. La pluie était restée derrière et le temps aléatoire montrait une matinée faiblement ensoleillée.

La Cité d’Edo18 du 15e siècle fut détruite par les tremblements de terre et par la Deuxième Guerre mondiale. Les rayons du soleil se fondaient sur les hautes tours de la ville aux architectures les plus pointues et les plus audacieuses du monde. Les tours couvertes de verre s’élançaient vers l’espace comme des baguettes plantées dans la terre. Vraiment, Tokyo faisait ressembler Paris à un petit village !

Sasakawa se dirigeait avec la voiture à grande vitesse vers le cœur de la mégapole en faisant un slalom continu. À eux seuls, les panneaux publicitaires de tous styles, et les enseignes lumineuses de toutes les couleurs constituaient une grande distraction. Malgré un foisonnement incessant de monde, de commerces, et de véhicules, tout était d’une propreté impeccable.

— Les Nippons nettoient bien, dit Alma dans le vide à voix basse.

— Ha ! pouffa Sasakawa la faisant sourciller. Ils ne salissent pas, tout simplement ! C’est un secret de la purification de l’esprit : ne pas chercher à le nettoyer, mais cesser de le salir sans cesse.

Alma ne répondit pas. À quoi de bon ? Que dire ? Elle se renferma en pensant que dans pas longtemps tout ceci ne sera qu’un souvenir. Que son désir le plus grand – celui de mettre fin à tout son mal-être – pourrait devenir réalité. Elle avait tant attendu, en essayant de se conformer a de lois non dites, a de tabous même…

Sasakawa conduisit vers un parking qui parut infime par rapport à ce qu’elle avait l’habitude à voir en France. Il descendit de la voiture et se dirigea vers l’entrée d’un bâtiment d’où ressortit de suite avec un ticket à la main, remonta et avança la voiture de 10 mètres.

— Viens ! dit-il en ouvrant la portière d’Alma. Nous continuons à pied.

Il tendit la main et aida Alma à descendre. À peine, ils avaient fait une dizaine de pas, qu’un bruit de chaines la fit sursauter et regarder! À sa grande surprise, Alma vit la voiture de Sasakawa se lever vers un étage supérieur, pendant qu’une autre voiture prit sa place, remontant de profondeurs. Le bruit prit fin et un homme qui se trouvait juste à côté d’eux, monta au volant et démarra en vitesse.

— J’ai oublié, excuse-moi. C’est vrai, en France c’est différent. À Tokyo nous avons d’immeubles de parking et nous ne nous fatiguons pas pour retrouver les voitures. Nous les récupérons en bas. Les voitures utilisent les ascenseurs, pas nous. C’est plus pratique.

— Si tu le dis, ça doit être vrai, fit Alma dans le doute de ne pas avoir pensé auparavant au sens pratique.

Alma avait l’impression qu’ils marchaient au hasard dans la ville géante. Sans trop oser adresser la parole à Sasakawa sur quoi que ce soit, elle le suivit à grandes enjambées. En s’attardant sur tout ce qui l’entourait, elle trouvait que les gens paraissent pressés.

Dans ce quartier, tous les hommes semblent être des hommes d’affaires et les femmes des femmes d’affaires. Ils étaient tous habillés d’après la mode occidentale. Ils marchaient rapidement, en suivant une direction que d’eux connue fixant la rue juste devant, et sans jeter un regard à droite ou à gauche. Seuls les oiseaux donnaient l’impression de prendre leur temps.

Le soleil s’attardait sur les vitres multicolores, jetant de reflets métalliques sur le passage piéton juste sous ses pieds, et la lumière changea le passage piéton zébré d’un blanc laiteux dans un vert fantomatique.

À un certain moment, deux jeunes en cravate passant près d’Alma s’adressèrent en japonais tout en lui souriant. Sasakawa gronda et ils s’éloignèrent dépêchant leurs pas, non sans jeter un dernier regard, sans le sourire cette fois.

— Qu’était-ce ? dit-elle, désirant comprendre.

— Ne t’occupe pas ! Ne sont que des jeunes ! Nous sommes dans le quartier de Shibuya – le quartier branché de Tokyo. À lui seul, ce quartier fait la moitié de Paris.

Alma comprit alors pourquoi il y avait tant des publicités et des vidéos qui se succédaient sur les écrans si grands qu’ils accapareraient parfois toute longueur et largeur des tours sur lesquelles ils étaient fixés.

— Les vêtements sont si étonnants, que leur fonction de vêtir ne semble que simple accessoire! Que dire des coiffures, des parures?

— Oui, répondit Sasakawa et son ton paraissait énervé. Visuellement, la population jeune anéantit toute chance de repos pour l’œil. Ne rien avoir avec Paris, non ? Capitale de la mode, parait-il.

geNki 19.

Une voix retentit derrière Alma et le ton doux, mais extravagant, lui fit la chair de poule. Elle tressaillit et n’eut pas le courage de se retourner. Alma se figea sur place et Sasakawa virevolta. Elle vit les contours de son corps contourner le sien et se placer derrière elle, comme un bouclier, dans un clignement de l’œil.

uN genKi 20 !

Répondit Sasakawa à sa place.

La voix de Sasakawa se fit grondement. Ses paumes se placèrent sur le dos d’Alma à la hauteur de ses hanches. Elle ne bougea pas – son instinct lui interdisait de montrer sa faiblesse ; elle s’empêcha de trembler. Alma cligna des yeux pour se donner du courage et sauta de côté quand, en les rouvrant, elle eut la surprise de voir le visage de l’étranger devant le sien, penché vers elle et l’observant avec curiosité.

doko no kuni kara ki ta no 21?

À peine elle avait ouvert la bouche qu’avant de pouvoir répliquer, Sasakawa était déjà placé entre elle et le nouveau venu.

acchi ni itte kudasai 22 ! siffla Sasakawa entre ses dents, et d’un mouvement brusque, poussa Alma en arrière, en l’éloignant.

Alma entendit la suite de leur discussion qui se passa toujours en japonais. Un échange de sifflements, tellement rapides, que tout cela ressemblait à une autre langue. Sasakawa la rejoignit dès qu’il s’assura que l’intrus s’était éloigné suffisamment.

— Ça était qui ? demanda-t-elle, inquiète de cette intrusion soudaine.

— Une nouvelle recrue.

— Comment ça ? Un nouveau ? Que veux-tu dire ? Qu’il faisait partie du clan ?

— Non pas de notre clan. Malheureusement, je ne sais pas, comment il se fait qu’il se soit trouvé ici justement quand nous nous approchions de l’endroit où se trouve le siège? C’est très embêtant ça ! Viens, nous n’avons pas du temps à perdre !

Sasakawa prit la première rue à droite, commença à courir puis, il continua sur un couloir étroit, longea la rue qui paressait sans fin. À un certain moment, il s’arrêta net, regarda vers Alma et tendit la main, l’empêchant d’avancer. La rue continuait imperturbable, les hauts immeubles qui se trouvaient de deux côtés s’étendaient jusqu’au ciel. Devant elle, un croisement de deux rues créait un large espace parfaitement carré, ressemblant à une grande place complètement vide.

Alma trouvait étrange que Sasakawa se fût arrêté justement là, au beau milieu de nulle part. Avec impatience, il releva la manche droite de sa veste et retourna celle de sa chemise et passa sa paume gauche sur l’avant-bras droit. Alma vit avec surprise apparaitre, sous son regard étonné, un écran sous la peau pâle de Sasakawa. Sa joue se plissa dans un sourire quand Sasakawa tourna son visage à moitié vers elle. Alma suivit le mouvement de ses doigts et, sur l’avant-bras changé dans un écran vidéo, elle vit un défilement d’informations.

Subdermal display23. De la nanotechnologie, tout simplement. Rien de nouveau! Tu dirais. Vue comment la science évolue de nos jours ! Quelques nanoparticules implantées sous la peau et elles peuvent s’assembler pour former une image. On arrive ainsi à afficher 3 millions de robots-pixels sur une surface de 6 cm par 5 cm. Ce système est couplé à des capteurs placés ici, à cet endroit – dit-il en montrant vers le mur de droite -, mais invisibles pour les humains normaux. Les informations s’élèvent même plus haut que tu pourrais y croire. Le système d’informations est couplé directement par des ondes radio aux satellites, et les informations sont affichées sur cet écran en fonction de ma demande. Les dernières nouvelles sans avoir à passer par le kiosque de journaux ! Ha ! Et dans ce cas, une détection électromagnétique, fait d’apparaitre sous nos yeux…

Une lumière apparut juste devant Alma au milieu de la place et se changea soudainement; devint sitôt blanchâtre avec des réflexions dorées et en commençant à couler sur les côtés comme de ruisseau d’eau, la lumière esquissa une forme. La perspective se métamorphosa à vue d’œil. Une forme gigantesque tenta de se révéler, mais ses contours étaient déformés par un liquide qui l’envahissait, l’empêchant de montrer sa vraie nature. Alma réalisa qu’une barrière – qui permettait de soustraire tout objet à leur vue – les séparait comme une cape de magicien de la forme qui se trouvait de l’autre côté.

— Ce bouclier d’invisibilité fait dévier les rayons lumineux de façon à ce qu’ils s’incurvent suffisamment pour éviter l’objet qu’il dissimulerait.

— Un bouclier d’invisibilité ? Comment est-ce possible ?

Alma avait l’air vraiment con, en disant ça. Son visage aussi se montrait stupide. Elle était vraiment en retard ! Tellement en retard… Sasakawa et Estrange connaissaient tellement de choses… des choses peu crédibles à voir et même à penser qu’elles peuvent exister. Quelques mois en arrière, Alma ne croyait pas que les vampires existent. Vraiment pas ! Elle avait plutôt un esprit cartésien et… toutes ces nouvelles : les vampires, les recherches médicales avec leurs modifications génétiques… paraissaient pour elle impossibles et improbables à exister… Mais jusqu’à ce qu’elle arrive à les voir de ses propres yeux, et même pire… Pourquoi, pire, d’ailleurs ? Hum ! Est-ce que ce qui lui est arrivé, elle doit le considérer comme la pire de choses ? Non ! Au fin fond d’elle, non ! Elle était tranquille de ce qu’elle était devenue. Maintenant, Alma se sentait plus proche d’Estrange !

Alma examinait Sasakawa du coin de l’œil, s’attendant de le voir disparaitre. Elle cligna des yeux plusieurs fois de suite. Non ! Il était bien encore là ! Son sourire était faible, et son front était plissé – il était soucieux. Pensait-il comme elle à Estrange ? Si souvent ? Elle ne pensait plus. Alma avait l’impression que tout au début elle pensait uniquement. Puis, en réfléchissant tellement souvent à son apparition dans sa vie, ses pensées se transformèrent : une continuité apparut dans ses idées et tous ses raisonnements convergèrent vers un horizon commun; et comme un réseau de ruisseaux les pensées coulèrent et formèrent un grand fleuve : le fleuve de son existence. Tout ce qu’aujourd’hui gardait Alma en vie n’était qu’un songe. Celui qu’en jour, Estrange sera de retour. Et pour que ce rêve devienne réalité, elle était capable de tout faire – même au péril de sa vie !

Se retournant légèrement vers Sasakawa, Alma le contempla. Il était concentré à suivre les donnes apparaissant sur son avant-bras. Les informations défilèrent à une vitesse hallucinante. Il fronça les sourcils et releva la tête vers elle. Il fit un mouvement de tête et désigna cet endroit qu’à présent commençaient à vibrer sur les bords.

— Ça t’intrigue, dit-il en rigolant. C’est un peu comme ouvrir un trou dans l’espace. La lumière coule le long de l’objet protégé par le bouclier, et l’épouse comme de l’eau autour d’un rocher pour ensuite reprendre son courant normal, en aval. Ainsi, non atteint par la lumière, l’objet devient invisible.

Son dos se redressa, sa tête se pencha en arrière et un sourire supérieur apparut sur son visage. Alma suivit intéressée la direction de son regard, et ses pupilles s’agrandirent de surprise.

Le toit d’une habitation cachée dernière une haute muraille en béton apparut du néant. En hauteur de cette muraille, des fragments d’épées plantés à étroite distance donnaient une impression de barbelés brillant de mille feux dans le soleil matinal. Les gigantesques portes s’ouvrirent d’elles-mêmes, et tous les deux franchirent le seuil. La tête baisse, regardant avec attention où ses pieds se posaient, en avançant lentement, Alma essaya de comprendre où elle se trouvait.

La cour était immense et paressait démunie de toute vie. Une impression d’espace abandonné entourait le bâtiment et agrandissait le désert qui se trouvait déjà dans son cœur. Regardant aux alentours, Alma vit juste devant elle une statue d’une hauteur de 10 mètres représentant un samouraï dans une position de combat, l’épée pointant directement vers elle, les yeux mi ouverts et le visage tendu dans une expression de froideur.

Dès leur approche, les vitrages opaques de cette résidence se changèrent passant d’un marine d’encre à des teintes d’émeraude et parme, et finissant par devenir transparents. Au-dessus de la grande porte sur l’ogive, sur un écran d’affichage un visage inconnu apparut et après les avoir salués de la tête disparut aussi rapidement qu’il avait fait son apparition. La porte s’ouvrit, en les laissant découvrir ce qu’elle protégeait.

Un léger bruissement à peine audible les entoura dès que les portes feignirent se refermer derrière eux. Alma sentit la réticence de Sasakawa et s’arrêta sur le porche. Ses pieds paraissaient collés au paillasson, et une soudaine envie de faire demi-tour la parcourut. Elle regarda du coin de l’œil ce qui se trouvait sur la droite s’attendant à un accueil physique, une personne, mais rien. Des rouleaux et des peintures étaient accrochés, sur les murs, dans toute la longueur du couloir qui continuait vers une autre salle, qu’elle distingua à l’autre but. Le côté gauche du couloir s’arrêtait à un certain endroit, là où un escalier en marbre sombre remontait secondé d’une balustrade rouge et or en la poursuivant d’un mouvement sinueux, jusqu’à l’étage supérieur. Sur toute la longueur de ce mur de gauche, les peintures accrochées paressaient à s’accorder avec celles qui se trouvaient juste devant elles, de l’autre côté du couloir, sur l’autre mur. Les images évoquaient d’anciennes représentations de chefs samouraïs, d’empereurs, et qui sait quoi d’autre?

Le bruissement se changea subitement. Les notes de musique remontèrent doucement, les sons se firent plus audacieux et un air connu débuta. Imperceptiblement, Alma tourna la tête vers Sasakawa et son sourire la rassura.

— Crois-tu encore qu’ils ne sont pas au courant de ton existence ?

Ses yeux se plissèrent et son sourire fut encourageant. Sasakawa tendit la main en lui faisant signe de le suivre, et à jambes tremblantes, Alma avança vers la pièce à l’autre bout du couloir. Elle passa près du premier rouleau se trouvant à sa droite, et un froissement la fit regarder. Un léger courant d’air comme un battement d’ailes et – à sa grande surprise – le rouleau de deux mètres de hauteur s’enroula et un autre rouleau prit sa place. Un autre poème toujours en japonais malheureusement, prit la place du premier. Alma avança, l’air de rien, et la peinture placée à deux mètres de ce rouleau se changea. Une vidéo prit sa place et les images se succédèrent à grande vitesse. Elle suivit avec étonnement, les mouvements éclectiques de deux protagonistes évoluant sur de la glace et évoquant le « Lac des cygnes ». Alma s’arrêta avec Sasakawa à ses côtés, ses yeux collés sur l’écran.

Sasakawa soupira légèrement à l’arrière, sur la gauche. Alma sentait la présence de Sasakawa près d’elle, même plus près qu’auparavant. Pourquoi avait-elle cette impression qu’il la soutenait continuellement ? Pourquoi se disait-elle qu’elle pouvait compter sur lui, peu importait ce qu’elle envisageait de faire ? Et cette vidéo, que voulait-elle dire ? Encore, un… comment disait Estrange ? « Un casse-tête ! Oui, un casse-tête ! »

— Apparemment, ils te comprennent plus que tu l’espérais, je crois !

Il sourcilla et ses dents claquèrent en se refermant.

— Je n’espérais rien ! Sérieusement, rien !

— N’ai pas peur…

— Pourquoi ce fragment de l’histoire ? Pourquoi justement, celui-là ?

— Hum, je crois comprendre qu’un combat se donne à l’intérieur de toi. Tu ne dois pas avoir vraiment conscience. En tout cas, les rouleaux, comme les peintures, réagissent en premier lieu à tes humeurs.

— Et en deuxième ?

— En deuxième…

— Sasakawa…, fit Alma étourdie par une sensation anormale de sommeil.

Ses muscles s’alourdirent et ses sens devinrent plus sensibles qu’à l’accoutumée et une envie soudaine de s’allonger là, où elle se trouvait, l’empêcha de suivre son discours. À peine avait-elle épelé ces mots, qu’elle se sentit sombrer! Son corps fut soulevé avec douceur et elle fut portée ailleurs de là.

— Était-il nécessaire de procéder ainsi ?

Sasakawa paressait énervé, mais le ton de sa voix restait étrangement courtois. Personne ne répondit. Le silence s’est instauré pour un temps paressant long. Personne ne s’en chargea à briser ce calme plat.

Un froissement éloigné des tissus et une odeur de soie parvinrent doucement avec les pas qu’avançaient rapidement vers eux.

— Non ! Surtout pas ! exigea Sasakawa, en rompant le silence, et Alma sentit la froideur de son corps plus proche du sien.

Sasakawa l’encercla de ses bras et fit un pas en arrière. Son menton frôla la veste d’Alma et la tête de la jeune femme tomba. Sa position était incommode et avec sa tête battante au rythme de ses pas, Alma s’imaginait qu’il avançait vers la pièce qui se trouvait au bout du couloir. Cette position paressait pas totalement inconnue à Alma – elle lui rappelait quelque chose.

— Malheureusement, pour nous je veux le dire, son don s’est beaucoup développé dernièrement. Akitaka le confirme. Apparemment, la méditation a accéléré les choses. Hum ! Plus qu’on s’attendait.

Alma entendait chaque voix, elle décelait les tons avec facilité et trouvait que la sensation d’absence de son corps l’aidait à mieux comprendre.

La voix de l’homme était calme et régulière. À la fin de sa dernière phrase, Alma entendit encore de pas, signe qu’il s’approchait. Les pas firent un détour s’en éloignant et s’arrêtèrent. Un soupire.

— Que veut dire cela ? continua soucieux Sasakawa.

— Je ne sais pas plus ! Le Maître veut la voir et il décidera ensuite ! C’est tout ce que je peux dire. Suivez-moi ! Par ici !

Alma se souciait de moins en moins de ce qui se passait autour d’elle. La sensation étrange d’être sans poids s’imposa à nouveau.

D’autres pas rejoignirent l’homme. Une personne de chaque côté ; ils l’escortaient en silence. Sasakawa portait le corps d’Alma sans peine et Akitaka le précédait. Leur cortège se dirigeait vers une destination inconnue.

Les odeurs devinrent plus fortes. Deux hommes les suivaient de près et dégageaient chacun, un parfum particulier. Un mélange d’encens et d’herbe fraichement coupée, de soleil et terre retournée. Une sensation de paix, de tranquillité poussée à l’extrême envahit l’atmosphère et Alma pensa que plus rien ne comptait.

Rien de tout ce qui s’était passé avant son arrivée en Japon n’était plus important. D’accord, ce qui s’était passé à Paris y était pour quelque chose ! Qu’elle avait connu Estrange avait de l’importance, mais que Marcus avait tout fait pour avoir sa peau n’était pas si grave ! Qu’il n’eût pas réussi à la tuer après toute la peine qu’il se fût donné à l’empoisonner avec cette foutue transfusion de sang, c’était une chose ! Mais, qu’Estrange ne soit plus le même en essayant de la délivrer des griffes de Marcus et de ses acolytes, c’était une autre chose encore !

Peut-être aurait-il dû l’éloigner avant et ne pas attendre la fin de l’année scolaire ? Peut-être que si elle lui avait fait comprendre que d’être avec lui était tout ce qu’il lui fallait pour l’accomplir. Pourquoi voulait-il tellement qu’elle finisse l’année scolaire? Il n’arrêtait pas de s’intéresser à ses recherches, si elles se déroulaient bien, si elle n’avait pas besoin de voir une autre exposition ou de visiter qui sait quel musée perdu au fond de la campagne ! Tout cela pour qu’elle avance dans ses études ! Mais sans savoir, il avait mis en danger sa vie pour sauver la sienne. Et si rien ne se passait, serait-il resté avec elle pour qu’elle finisse l’année suivante aussi ?

— Maître !

Sasakawa s’était arrêté et l’hôte s’était éloigné pour rencontrer celui qui l’appelait « son Maître ». Sa voix était tellement basse qu’elle était presque inaudible et celle de son Maître pire encore. Elle paraissait venir des tréfonds.

— Hum !

— Ils sont arrivés !

— Faites-le entrer, Akitaka !

— Oui, Maître !

Seulement le frôlement de ses vêtements, l’un touchant l’autre en marchant, annonça qu’Akitaka s’approchait. Il s’arrêta près de Sasakawa, sans dire un mot de plus. Ils devaient bien se comprendre, car Alma étendit encore cet effleurement de soie et Sasakawa, toujours avec elle dans ses bras, le suivi de près.

Après une dizaine de mètres, Akitaka s’arrêta, et Sasakawa continua, suivi par les deux gardes du corps. Il s’arrêta après avoir fait une vingtaine de mètres et posa Alma, doucement, à terre.

— Maître, parla Sasakawa.

— Laissez-nous ! fit le Maître d’une voix faible, et les hommes s’éloignèrent de suite.

Le tatami couina imperceptiblement quand Sasakawa s’assit. Sa paume frôla légèrement le sommet de la tête d’Alma. Il expira lourdement et l’air sortit de sa poitrine en sifflant.

Alma était allongée, dans une position peu commode, sur le côté droit comme il l’avait déposé. Sa tête était appuyée contre ses paumes jointes ressemblant à un oreiller. Ses cheveux couvraient à moitié son visage, le cachant de la lumière du soleil qui la blessait même à travers ses paupières fermées. La main de Sasakawa toucha une mèche d’Alma, en essayant de la jeter en arrière, et s’arrêta brusquement.

— Tu t’inquiètes pour elle, dit le Maître, et sa voix résonna de près d’Alma.

Elle n’avait pas entendu son pas s’approcher. Ni le froissement de ses vêtements ! Comment avait-il fait ? Arrivait-il à s’approcher sans aucun bruit ?

— Hum ! fit Sasakawa.

— Un peu trop, peut-être ? continua-t-il en réfléchissant à voix haute. Hum ! Je vois ! Tu as toujours été habité par une loyauté démesurée même pour un samurai. Cette époque est bien finie, tu le sais, et de nos jours c’est différent. Qu’envisages tu de faire est inhabituel. Je dirais que c’est plutôt suicidaire. As-tu bien réfléchi ?

— Vous savez bien que si ! Vous l’avez vue !

— Oui, je sais ! Tu sais aussi que tu risques de laisser ta peau en partant ! Tu as bien vu la fin ! Comme moi d’ailleurs Sasakawa !

— Maître, permettez-moi de…

— Je sais ce que tu veux me dire, mais ce n’est pas pour ça que tu es là ! Je sais ce que nous lui devons et je sais aussi que t’en offrant en aide tu te sacrifies à notre place ! Je n’oublierais jamais comment ton ami, sans nous avoir connus auparavant, il nous est venu en aide ! À cette période, notre sort était scellé, personne…

— À cette période, vous aviez vu la fin…

— C’est pour cela que je désirais te parler. Je voudrais que tu m’expliques, comment se fait-il ? Ton assurance, d’où vient-elle ?

— Je… D’ailleurs n’est pas mon idée ; et au début je l’avais pris pour rien d’important, mais… Je crois qu’il avait raison, à la fin !

— Tu crois ?

— Je suis sûr, Maître, que tout est à notre portée ! Notre présent comme notre avenir. Vous le savez, vous aussi ! On nous l’apprend depuis le début ! Et qu’on puisse changer notre futur, moi je le crois !

— Tu crois que vouloir une chose, ne pas changer d’avis et faire tout pour garder à l’esprit le changement voulu est suffisant ? Uniquement ça ?

— Je sais que c’est… Comme si je vous disais qu’avec une fleur…

— Oui, c’est de la folie, je reconnais ! Mais toi, tu es assez borné pour y croire – que c’est possible. Il y a une seule chose dont je suis sûr : que si on y croit, nous avons fait la moitié du chemin. Il nous reste l’autre moitié. Et cela, je ne l’ai jamais continué – jusqu’au bout. Je me suis toujours fié à mes visions et comme elles se sont toujours passées à l’identique, je n’ai pas songé à changer l’avenir.

Il s’approcha et toucha délicatement les cheveux d’Alma, les éloignant de son visage. Alma sentit la pression de ses doigts sur ses tempes et en descendant le long de la colonne, leur pression changea. Il plaça sa paume droite contre son dos, à l’opposé de son cœur et celle gauche directement dessus. Le cœur d’Alma s’arrêta de battre. Le Maître avait enlevé les piles.

— Je veux l’aider, murmura Sasakawa. Je ne pense pas seulement que j’ai une dette envers lui, je pense que ceci serait injuste pour lui comme pour elle. Quand je sais ce qu’il a enduré durant toute sa vie… je ne peux pas rester les bras croisés.

— Sera peut-être plus judicieux comme ça. Il sera enfin, en paix ! Tu sais qu’il ne faut pas intervenir dans le cours de l’univers ! Que ceci pourra être une catastrophe ! Et elle aussi pourrait trouver…

— Elle… ça le détruira à vie ! Je suis certain ! Elle est tellement attachée à lui que je ne sais pas comment elle est parvenue à tenir si longtemps.

— Oui, elle n’arrête pas ! Elle essaye de trouver une solution, n’importe laquelle, qui pourrait le ramener. Cette détermination et cette volonté d’y arriver, l’a fait augmenter son don. Elle a une idée en tête, tu l’as vue aussi ! Hum ! C’est d’ailleurs sur cette idée que tu as bâti ton raisonnement et tu as décidé d’intervenir. Je ne sais pas si j’espère que tu arrives. J’ai médité déjà à ça, et je n’ai pas une seule réponse valable. L’univers est dans un parfait mouvement et chaque intervention peut créer des effets catastrophiques. Je reste sur mon opinion : tu ne dois pas intervenir ! As-tu vu quelque chose d’autre, dernièrement ? Je te sens changé, pressé. On dirait que pour toi tout est limité dans le temps et que le moment d’agir est venu. Je me dis, de fois, qu’il t’a influencé, ce Rônin. C’est un être bizarre et il me fait peur. Nous avons de la chance qu’il soit de notre côté. Peut-être, c’est pour cela que je pense qu’il faudrait laisser le destin suivre son cours. Là, où il se trouve à présent, à la limite de la réalité, son don va se modifier. S’il parvient à revenir, il sera à craindre plus qu’il a été auparavant. Et ceux qui veulent l’abattre vont devenir furibonds ; une vraie guerre se déclenchera. Il va falloir choisir. Notre calme et notre paix partiront en fumée si tu poursuis ceci. Je te demande encore une fois : as-tu bien réfléchi à cette voie que même toi n’as pas vu sa fin ? Crois-tu que ce sentiment qui t’anime est suffisant pour mettre notre vie, à tous, en péril ?

— Lui n’a pas réfléchi pour vous venir en aide. J’ai vu la première fin – il n’y a pas d’espoir après… après sera notre tour, à tous ceux de notre race ! Vous le savez !

— Oui, je le confirme, mais, tout cela, vaut-il la peine ?

— C’est vrai que je n’ai pas vu la deuxième fin, il est trop tôt, et de cette fin dépends tellement des choses… et puis, tant qu’elle sera là, lui sera bien…

— Hum ! Je crains que tu te bases un peu trop sur elle ! Elle est jeune, tellement jeune ! Et tellement instable en même temps ! Elle a perdu tous ses repères et ses racines elle ne le connait pas non plus. Oh ! Je crains que l’existence de notre race – l’avenir – dépende d’eux, comme eux sont dépendants l’un de l’autre. Que deviendrons-nous si ton pari n’est pas gagnant ?

— Et si je ne pariais pas ? Pourrez-vous porter la responsabilité d’une disparition ? La disparition de toute une race ? Et au profit de qui ? Sont-ils meilleurs que nous ? Plus gentils ? Ne nous ont-ils pas poussés à l’extrême de la société et de la vie ? Ne nous ont-ils pas toujours utilisés ? En échange d’avoir — soi-disant — épargné notre vie ? Comme si l’on avait besoin d’eux pour…

— Sasakawa ! Je t’interdis de parler comme ça en ma présence et dans ma demeure ! Je comprends ta colère, comme je comprends tes choix de vie, mais ne dépasse pas les limites d’une bonne conduite !

— Je suis désolé, Maître. Je me suis emporté et je n’ai pas d’excuse ! Je…

— Non ! Tu n’as pas une seule excuse ! Mais, vu que je comprends le défi que tu t’es lancé, je te les accorde – moi-même — les excuses !

— « S’il faut vénérer les dieux, il ne faut pas pour autant attendre d’eux la victoire ! » énonça Sasakawa.

— Tu as raison. On traverse de moments difficiles. Le clan s’affaiblit. Ces nouveaux n’ont aucune retenue et ils sont difficiles à maîtriser.

— En arrivant ici, j’ai vu une recrue appartenant au Clan de Tara.

— Ou ça ?

— Je suis passé en vitesse, traversant Shibuya, et il a senti Alma. Il s’est approché d’elle et il a commencé à lui parler sans gêne.

— Oh, oui. Leurs attitudes commencent à ressembler à autre chose. Le Clan de Tara devient de plus en plus puisant avec chaque nouvelle recrue, mais aussi ingérable. Ils sont de plus en plus jeunes et sans retenue. Ils nous dominent en nombre, non pas en connaissances.

— Vous croyez que Tara No Takeda prépare une armée ? Pourquoi ferait-il une telle chose absurde ? C’est vous, Keiki Shichirō, le Shogun !

— Pourquoi y a-t-il eu tellement des guerres entre les clans depuis toujours ? Pour acquérir le pouvoir. Je n’aime pas la guerre, mais je crains que je n’aie pas le choix ! Je préférerais que tu restes. J’ai besoin de toi pour renforcer les connaissances de nos combattants.

— Vous n’avez pas besoin de moi ! Votre seule présence suffit pour les motiver, vous le savez !

— Hum ! Je te remercie et j’espère que ce soit toujours d’actualité. Je comprends que tu veux partir ; Akitaka et Akimata vont t’accompagner. Ils seront tes ombres.

— Les jumeaux Matsudaira ? Non, Maître ! Sont vos meilleurs samouraïs. Je ne peux pas accepter de vous démunir ! Ce n’est qu’un aller-retour. Nous serons vite de retour et sans complications. Je me débrouillai bien, seul. Et puis, Alma…

— Tu dois protéger Alma comme la lumière de tes yeux ! Tu ne dois pas risquer sa vie ! Jamais ! Sinon, tu feras bien de retourner avant qu’Estrange se réveille et le liquider de ta main !

— Maître !

— Je sais que tu trouves cela choquant, mais leurs esprits sont liés pour une bonne cause. J’ai l’impression qu’il est juste là, à ses côtés et qu’il y était depuis que vous êtes arrivés. Je le sens, mais d’une manière un peu différente de quelqu’un de notre race. Je ne sais pas comment, mais je crois qu’il est au courant même de notre discussion. Je dirais qu’il vit à travers elle, et en même temps. Si tu vas l’accompagner, tu devras la ramener aussi !

— Il sait que je ferais tout ce qu’il est dans mon pouvoir pour lui et ce sera pareil pour elle ! Je ne pourrais pas la laisser sans protection. Je ne sais pas ce qu’elle envisage de faire. Je lui ai interdit de me le révéler.

— Elle a un don assez particulier. Elle est capable de trouver des choses rares, ces sortes de choses dont on a besoin quand nous sommes en difficulté et quand notre vie en dépend. Nommons-le des « trésors ».

— Et vous croyiez qu’elle a trouvé ce dont Estrange a réellement besoin – pour le ramener à la vie, je veux dire ?

— Oui, je crois qu’elle sait maintenant ce qu’il lui faut pour débuter – parce que pour réaliser cet exploit il faudra trouver plusieurs choses. Dommage que c’est si loin d’ici !

— Comment se fait-il qu’elle l’ait trouvé ?

— En effet, quand cet objet s’est trouvé dans sa proximité et s’est manifesté, Alma n’était pas au courant de ce qu’il représentait. À cette période-là, son don n’était pas encore si développé qu’aujourd’hui, et pour Alma ce qu’elle avait découvert n’était qu’une antiquité qui l’attirait, rien de plus. Tu devras la seconder et bien sûr l’aider.

— Que se passe-t-il avec elle ? Pourquoi est-elle dans cet état ? C’est vous ?

— Oui. J’ai préféré modifier son état. Elle était capable, de peur, de s’opposer à toute intervention de ma part, et ceci était nécessaire. À ce moment précis, l’énergie cosmique parcourant son corps est en harmonie avec l’univers. Je sais qu’elle nous entend. Elle se souviendra de cette discussion, de moi non. Le temps qu’elle sache qui je suis n’est pas encore venu. Nous nous rencontrons, officiellement, avec une autre occasion. Tu dois partir, maintenant. Akitaka et Akimata viendront vous rejoindre, dès que vous serez prêts.

 

Lisez la suite ici !

 

 

estrange_reality_deuil

Le premier volume dans la serie Estrange Reality est DEUIL